HISTOIRE B’ÜN LIVRE
MICHEL SERVET
ET LA CIRCULATION PULMONAIRE
M. ACHILLE GHEREAU
BlBLtOTHÉCAIRE DE LA FACULTÉ DE MÉDECINE DE PARIS
MEMBRE DE L’ACADÉMIE DE MÉDECINE , ETC.
(LECTURE FAITE A L’ACADÉMIE DE MÉDECINE DE PARIS DANS SA SÉANCE ANNUELLE
ET PUBLIQUE DU 15-JUILLET 1879)
PARIS
G. MASSON, EDITEUR
LIBRAIRE DE l’ACADÉMIE DE MÉDECINE
ttoulovard |Slaint>'ncrnialn et me de l’Éperon
1879
TARIS. — IMPRIMERIE E. MARTINET, RUE MIGNON, i
HISTOIRE D’UN LIVRE
MICHEL SERVET
ET LA CIRCULATION PULMONAIRE
Je viens devant l'Académie combatti-e une légende dont
l’origine remonte îi près de deux siècles, et qui, entrclenue,
accréditée par les historiens qui se sont occupés des annales
de la médecine, a reçu encore de nos jours un nouveau relief
de popularité sous la plume éloquente et autorisée de l’illustre
Flourens.
Je viens démontrer, —je l’espère, du moins, — que l’Espa¬
gnol Michel Servet n’est point l’auteur de la découverte dé la
circulation pulmonaire, ou petite circulation, et que tout
l’honneur doit en être laissé à l’Italien Mathieu Realdo Co¬
lombo, de Crémone.
Il y a, je le sais, quelque témérité et quelque danger à abais¬
ser le piédestal sur lequel on a élevé l’infortuné martyr; mais
tout sentiment doit s’effacer devant les droits imprescriptibles
de l’histoire et de la vérité.
Ce n’est pas un petit honneur que de pouvoir attacher son
nom à la découverte de la petite circulation ; cette dernière est
le point de départ, l’origine de la conquête de la circulation-
générale; et du moment que, par une conception hardie, un
éclair de génie a pu faire deviner, après des siècles d’attente,
que le sang, parvenu aux derniers ramuscules d’un ordre de
vaisseaux, pouvait être repris, après avoir été modifié dans ses
caractères, par les ramuscules d’un autre ordre de vaisseaux,
_ .i _
le chemin conduisant à une des plus brillantes acquisitions de
la physiologie était ouvert. Pour moi, comme pour MM. llenzi,
Kirchner, Ceradini, etc., c’est Colombo qui a tracé le premier
cette voie. Je vais essayer de le prouver, et j’espère, grâce à la
bienveillante attention de l’Académie, lui faire partager la
conviction qui m’anime, la certitude dont je suis pénétré.
Depuis une trentaine d’années, Servet a été le sujet de tra¬
vaux fort importants. MM. Albert Rilliet, Renzi, Émile Saisset,
Ceradini, Martin Kirchner, Charles Dardier, Willis et Henry
'follin, pour ne citer que les principaux, ont étudié cette sin¬
gulière personnalité du seizième siècle avec un soin et une
ardeur dignes des plus grands éloges. M. Tollin, surtout, a
consacré vingt ans de sa vie à suivre avec passion le martyr
dans toutes les phases de son existence, parcourant l’Allema¬
gne, la Suisse, la France et l’Italie méridionale; cherchant par¬
tout, avec un enthousiasme sans pareil, l’idole de ses patientes
investigations, son héros. Nous avons lu, étudié et. médité la
plupart de ses ouvrages. Aucun des arguments avancés, aucune
des prétendues preuves mises en relief n’ont pu nous con¬
vaincre que nous faisions fausse route dans la thèse que
nous allons défendre. D’ailleurs, il est bien entendu que nous
laissons absolument de côté Servet théologien; nous ne le con¬
sidérons que sous le rapport de la découverte delà circulation
pulmonaire. Médecin, c’est de Servet médecin que nous nous
occupons. A ce point de vue, nous possédons une indépen¬
dance dont d’autres ne paraissent pas avoir su se couvrir.
1
Peut-être plusieurs d’entre vous. Messieurs, connaissent, à
Genève, la colline appelée le Champel. C’est le champ du bour¬
reau, cé\èhve parles exécutions capitales qui y ont été faites, et
par un champ de repos où étaient inhumés les corps des sup¬
pliciés. Elle était située à peu de distance des murailles de la
ville, du côté du midi, et fait partie maintenant de sa banlieue.
De son sommet le regard s’étend sur un des plus j'avissants
paysages de la contrée. Dans le lointain, ce sont les belles
eaux et les rives enchanteresses du lac de Genève, l’amphi-
Ihéûlrc immense de la chaîne du Jura, les croupes onduleuses
qui forment la vallée du Léman; et tout autour, au bas du
coteau, de riantes, verdoyantes et charmantes campagnes.
C’est là que le 20 octobre 1553, dès la pointe du jour, on
avait érigé un bûcher, c’est-à-dire un bâtis en pierres, de
forme cubique, portant à sa partie supérieure un lourd et gros¬
sier poteau de bois, et comme noyé dans un lacis de branches
de chêne encore verdoyantes et chargées de feuilles et de quel¬
ques solives vermoulues. Au poteau étaient attachées des
chaînes de fer qui rasaient le sol.
On devait, ce jour-là, brûler un homme.
En effet, vers deux heures de l’après-midi, on vit arriver, à
pied, les mains liées au dos, entouré de gardes, de gens de
justice et de gens d’église, un homme d’une quarantaine d’an¬
nées, maigre, pâle, défait, portant une longue barbe à la ma¬
nière du temps. Il avait une vague ressemblance avec le Christ,
au nom duquel on allait le tuer. Il avait traversé une partie de
la ville, glissé sous la porte du château, traversé la place de
Bourg-de-Four, gravi la rue Saint-Antoine; et, se dirigeant de
là du côté du midi, il était arrivé au lieu du supplice, suivi
d’une foule compacte qui s’était grossie peu à peu sur son
chemin.
Le bourreau était là qui l’attendait, qui le poussa au pied du
poteau, l’assujettit à ce dernier au moyen dés chaînes de fer,
lui maintint droit le cou par quatre ou cinq tours d’une forte
corde, lui attacha aux flancs un livre, cause et compagnon du
supplice, et lui plaça sur la tête une couronne faite de paille et
enduite de soufre. Armé d’une torche résineuse, ce même
bourreau mit le feu aux broussailles. En quelques instants les
flammes tourbillonnèrent autour de la créature humaine. Mais
ce ne fut pas pour longtemps, car les branches, encore humides
de la rosée du matin, étaient récalcitrantes, et un vent violent
s’était tout à coup élevé, qui chassait les flammes du bûcher
comme pour protester contre le crime; de sorte qu’il fallut
deux ou trois heures pour que la victime rendît l’âme, n’ayant
pas cessé de crier : « O malheureux que je suis, qui ne peux
terminer ma viel... Les deux cents couronnes d’or que vous
m’avez prises, le collier d’or que j’avais au cou et que vous
- 6 —
m’avez arraché ne suffisaient-ils pas pour achelcr le bois né-r
cessaire à me consumer!... 0 Dieu éternel, prends mon
âme.!.,, O Jésus, Fils du Dieu éternel, aie pitié de moi!... »
Et il y avait là Guillaume Farel, le vicaire de Calvin, qui, lui
aussi, exclamait î « Crois à Jésus, l’éternel Fils de Dieu. » Et
le martyr de répondre : « Je crois que le Christ est le Fils vé¬
ritable de Dieu, mais non éternel (1). »
A la fin, pourtant, le martyre cessa... Les fagots disparurent,
le poteau s’affaissa sur lui-même, crépitant, laissant échapper
des flots de fumée. II ne resta plus qu’un tas de cendres pois¬
seuses qu’avec un ratcau immonde l’on jeta aux vents.
Quel était donc cet homme que l’on venait de torturer ainsi
et de brûler?
11 s’appelait Michel Seevet.
Quel avait donc été son crime?
Il avait pensé et écrit comme ne pensaient pas et n’écri¬
vaient pas les autres. Lui, huguenot, il avait été condamné
aux flammes par les catholiques, et, leur ayant échappé par la
fuite, il était tombé entre les mains des calvinistes, qui le
guettaient depuis longtemps et qui, cette fois, avaient obtenu
contre lui cet arrêt :
« Toy, Michel Servet, condamnons à dehvoir estre lié et
» mené au lieu de Champel, et là dehvoir estre à un piloris
». attaché et bruslé tout vifz avec ton livre, tant escript de ta
» main que imprimé, jusques à ce que ton corps soit réduit en
» cendres; et ainsi finiras tes jours pour donner exemple aux
» autres qui tel cas vouldroient commettre. »
Quatre mois auparavant, le même Servet, jeté dans les ca¬
chots de Vienne, en Dauphiné, condamné aussi à être brûlé
vif à petit feu, avait pu échapper par la fuite à l’affreuse inqui¬
sition; mais l’arrêt n’atteignit pas moins le contumax, lequel
fut brûlé en effigie. A défaut de l’homme, on tourmentait son
masque.
Le 17 juin 1553, vers l’heure de midi, — il fallait un beau
soleil pour ces sortes de spectacles, —les habitants de ladite
(1) Ch. Saiidius, Bibliotheca Àntürmilaviorum. Freistadii, ICSâ, in-8*,
■p. 6 et Euiv.
— 7 —
I
ville de Vienne purent admirer, devant la porte même du pa¬
lais Delphinal, l’effigie de Servet, c’est-à-dire une espèce de
mannequin exécuté par le bourreau, François Bérodi. Attirés
par la curiosité, ils attendirent. Au bout d’environ une heure,
ils virent le sombre exécuteur hisser le mannequin sur un
tombereau, avec cinq balles de feuilles imprimées (1). Le tom¬
bereau traîné par un cheval vigoureux s’ébranla; il parcourut
les rués, les carrefours delà ville, s’arrêta quelques instants au
lieu où se tenait le marché public; puis de là il se dirigea du
côté de la place appelée la Charnève. Là il y avait, plantée sur
le sol, une potence. Le bourreau descendit du tombereau le
mannequin et les balles de papier imprimé; il attacha le man¬
nequin à la potence, et, armé d’une torche, il mit le feu... En
quelques instants tout fut consumé... Étaient présents à l’exé¬
cution, en qualité de témoins officiels : Gnigues Ambrosin,
crieur et trompette à Vienne; Claude Reymet, Michel Basset,
sergents delphinaux; Sermet des Champs, bolenger, « et plu¬
sieurs aultres gens illec assemblez pour veoir faire la dite exé¬
cution ».
11
Pourtant deux exemplaires du livre voué ainsi à la destruc¬
tion ont pu échapper aux flammes. L’un est à la Bibliothèque
de Vienne, en Autriche, et fut donné, en 178G, à l’empereur
Joseph II par le comte Samuel Peleki de Szek, qui fut récom¬
pensé de sa générosité par le don d’un splendide diamant (2).
(1) Ces cinq balles de feuilles iaipTimèes àu Christianismi restitutio oMaient
été envoyées à Lyon par Servet, qui chargea un ouvrier imprimeur, nommé
Thomas Straton, de les déposer chez Pierre Merrin, fondeur de caractères.
C’est là que le .S mai l’inquisiteur et le grand vicaire de Vienne,chargés d’ins¬
truire contre l’hérétique, trouvèrent ces feuilles, qui furent rapportées à
Vienne, mises-dans une des chambres de l’archevêché, pour être ensuite brû¬
lées avec l’effigie de l’auteur. (Voir d’Artigny ; Nouv. mém. d’Hist., de Crû.
et de lût.; 1749, in-8“, t. Il, p. 123.)
(2) Je liens à remercier ici publiquement M. Birk, préfet de la bibliothè¬
que impériale de Vienne, qui a bien voulu, ù ma demande, me donner ces
renseignements.
L’autre se trouve b la Bibliothèque nationale de Paris. Tout le
monde peut le voir, inventorié sous le n° D. 2. 11274, parmi
les richesses bibliographiques exposées d’une manière perma¬
nente dans la grande et magnifique galerie Mazarine, qui pré¬
cède les salles du département des manuscrits (n° 3G9).
L’ouvrage porte ce titre :
Christianismi Restitvtio. Totius ecclesiæ apostolicæ est ad
sua limina vocatio, in integrum restituta cognitione Dei, fidei
Christi, iustificationis nostræ, regeneralionis baptismi, elcœnœ
domini manducationis. Restituto denique nobis regno cœlesti
Bahylonis impiæ captiuüate soluta, et Antichristo cum suis
penitus destructo.
lur, nuj?» nya
xctt ÈyrvETo 7ro).Cf/.!); Iv tm ô-Joavw
M.D.LUI
C’est-à-dire :
Restauration du Christianisme. Toute l'Église apostolique
rappelée à son origine, à la véritable et p^lre connaissance de
Dieu, dé là foi chrétienne, de notre purification, de notre régé¬
nération et de notre baptême, et de la cène du Seigneur; enfin la
restitution de notre règne céleste, la fin de la captivité impie de
Dabylone, la ruine finale de l'Antéchrist.
C’est un volume de format in-8“. Le proemium commence à
la page 5, laquelle contient 28 lignes,sans celle de la réclame;
le premier feuillet du texte a 30 lignes, et les pages qui sont
entières, 33 lignes, Il finit à la page 734, qui en contient 21, et
par ces trois lettres M. S. V. (Michael ScrvetusVillanovanus),
1553. Il y a de plus un Errata de 15 lignes. La reliure est une
de celles qu’on appelle à compartiments polychromes; elle
paraît dater (lu milieu du dixTseptième siècle et provenir d’un
atelier apglajs.
De plus, remarquez bien cela, le volume porte des traces de
brûlures, les soixante-quatre premiers feuillets, notamment,
ont été léchés §ur les bords par les flammes, et ont été vous-
— 9 —
sis; les feuillets 14.2 à 152, 494 à 500 ont été troués à jour,
dans un diamètre d’une pièce de vingt sous au moins, comme
^ si un charbon ardent s’y était reposé un instant.
f Nous sommes, tout le fait croire, en présence de l’un des
exemplaires qui faisaient partie des cinq balles en feuilles
I qu’à Vienne, sur la place la Charnève, le bourreau jeta dans
1 les flammes avec l’effigie de l’auteur, le 17 juin 1553, et qu’une
I main inconnue arracha à la destruction,
i Nous avons là, très probablement, l’exemplaire même qui a
servi à Calvin et à Colladon, son complice dans cet horrible
j drame, pour faire condamner Servet.
j En effet, le volume se termine pir deux feuillets de papier
blanc sur lesquels Colladon, qui signe, a écrit de sa propre
main un Index spécifiant les passages les plus compromettants
de l’ouvrage, — eorum qui in impurissimo hocce opéré conti-
nentur Index; — et dans le corps môme du livre on peut voir
ces mêmes passages signalés, soit par des notes confiées aux
marges, soit par des soulignés.
• II y a aussi deux autres notes émanées de deux propriétaires,
R. Mead et de Bozè, dont nous allons parler dans le paragra¬
phe suivant.
Enfin le nom de l’imprimeur n’est pas indiqué ; mais l’on
sait que ce fut Balthazar Arnollet, de Vienne, qui organisa
pour cela un atelier clandestin, et qui commença le livre le
29 septembre 1552, pour le finir le 3 janvier 1553.
11 en fut tiré 800 exemplaires aux frais de l’auteur,
III
L’ouvrage intitulé Christianismi Restitutio est le plus rare do
tous les livres connus, puisque l’exemplaire possédé par la
Bibliothèque nationale de Paris fut arraché aux flammes appe¬
lées à le dévorer avec les autres. Mais avant de faire partie des
inappréciables trésors bibliographiques de la rue Richelieu, il
a eu ses étapes et a enrichi les cabinets de bibliophiles et de
curieux.
Aussi haut que l’on puisse remonter, on le trouve, au com¬
mencement du dix-buitième siècle, à Cassel, capitale de l’élec-
- 10 -
lorat de Ilesse-Cassel. Mais vers l’année 1720 il n’y était plus,
et ce fut en vain qu’à celte époque le prince François-Eugène
de Savoie-Carignan, accompagné du landgrave, demanda, en
passantà Cassel, à voir le fameux livre. Il avait disparu... Com¬
ment?... On n’en sut jamais rien.
Toujours est-il que, quelque vingt ans après, le Christia-
nismi Restitutio reposait sur les rayons de la magnifique biblio¬
thèque de Richard Mead, médecin anglais,bien connu par ses
nombreux travaux, par son amour éclairé pour les livres, pour
les antiquités, et qui mourut le 16 février 1754. Richard Mead
avait beaucoup voyagé, dans l’espoir précisément d’augmenter
scs collections; il avait parcouru la France, l’Italie, l’Alle¬
magne, et c’est sans doute dans cette dernière contrée qu’il put
acheter le livre dont il est question ici, livre soustrait, selon
toute apparence, à la bibliothèque publique de Cassel. « Rien
n’a pu échapper à vos recherches, lui écrivait en 1740 Des
Maizeaux, dans une édition du Scaligerana (1). On demande¬
rait en vain, dans les plus célèbres bibliothèques de l’Europe,
le fameux livre de Serve!, de la Restitution du Christianisme,
qui est un des ornements de la vôtre. C’est le seul exemplaire
qui ait échappé aux flammes. » Néanmoins, un jour, Richard
Mead se dessaisit de son joyau, et il en fit don à son ami et
correspondant Claude Grosde Boze, numismate parisien, dont
la riche bibliothèque fut vendue en 1753 (2).
Ce fut le président de Cotte qui se rendit acquéreur du
Christianismi Restitutio, moyennant 1200 livres.
Puis le livre passe dans le cabinet de Louis-Jean Gaignal,
bibliophile français et amateur de tableaux.
Ensuite il arrive chez le duc de Lavallière, auquel il est
adjugé pour la somme de 3810 livres.
Le duc meurt en 1783; on va vendre sa splendide col¬
lection. L’abbé des Aulnays, alors conservateur de la biblio¬
thèque du roi, s’émeut à la pensée que le livre de Servet
pourrait échapper à la France ; en prévision du prix élevé qu’il
(1) Amsterdam, 17â0, 2 vol. in-8“. Épître de Des Maizeaux à Mead.
• (2) Le catalogue en a été public. Paris, 1753, in-8”. Le livre de Servet y
occupe le numéro 189.
— 11 —
semblait devoir atteindre, il adresse un rapport à Lenoir, lieu¬
tenant de police; et le baron de Breleuil, ministre, donne
l’ordre d’acbat. Le livre reste chez nous moyennant 4121 livres,
somme que l’on pourrait quintupler en considérant la valeur
actuelle de l’argent (1).
Au reste, le médecin anglais Richard Mead, avant de faire
cadeau de son édition originale à son ami de Boze, avait en¬
trepris delà faire réimprimer. Mais arrivé à.la 252'page, il
abandonna, on ne sait pourquoi, son projet. Cette réimpres¬
sion incomplète, et tirée à un unique exemplaire, forme deux
volumes in-4“, qui furent adjugés 1700Jivres à la vente du duc
de Lavallière (2).
Nous aurons épuisé ce qu’il y a de vraiment curieux dans
cette histoire, en ajoutant quela Restauration du Christianisme
a été réimprimée en 1791, à Nuremberg, par Rau, page pour
page de l’édition originale, mais non ligne pour ligne, comme
on l’a prétendu. La voici cette édition de Nuremberg, que pos¬
sède la bibliothèque de la Faculté de médecine de Paris. Il
sera toujours facile de reconnaître cette réimpression : l’édition
de Vienne a 33 lignes à la page; celle de Nuremberg en a 36;
dans l’édition de Vienne les lignes ont 87 millimètres de lon¬
gueur; dans l’édition de Nuremberg elles en ont 77 ; c’est-à-
dire que l’imprimeur de Nuremberg ayant fait les lignes plus
courtes que son confrère de Vienne, il en a augmenté le nom¬
bre pour que les pages se correspondissent exactement dans
les deux éditions, et qu’à la rigueur on prit prendre ces der¬
nières l’une pour l’autre. Il faut ajouter que \’Erratan’e.%i pas
le même, et que l’édition de 1553 offre dans les mots desabré¬
viations qui ne sont pas dans celle de 1791. Enfin le caractère
typographique employé n’est pas le même.
Loin de moi la pensée de chercher à analyser ce livre, amas
bizarre, confus, indigeste et extraordinaire d’élucubrations
(1) T. Mortreuil. LaBiblioth, nat., son origine et son accroissement. 1878,
(2) Voy. Peigaot. Répertoire de bibliographies spéciales anciennes et
instructives. Paris, 1810, 111-8“, p. 126. — Catalogue des livres de la biblio¬
thèque de feu M. le duc de Lavallière. Paris, 1783, m-8“, n“ 91â.
théologiques el scolastiques, qui étaient fort en \oguc au milieu
du seizième siècle, qui n’ont plus cours aujourd’hui, qui nous
font hausser les épaules, et à l’ombre desquelles on brûlait des
créatures humaines. Ce qu’on y peut dévoiler de plus clair,
c’est que Servet, attaché à la secte arienne ou socinienne, y
défend avec une ténacité incomparable, et des développements
inouis, l’idée antitrinitaire, niant la Sainte Trinité, qu’il traite
de pure imagination, de chimère, de déité métaphysique, de
chien d’enfer à trois tètes, de fantôme diabolique, de monstre
poétique, d’illusion de Satan, ne voulant point reconnaître trois
personnes en Dieu, se prononçant avec force contre l’Eglise
romaine, traitant la messe d’imitation babylonique et de céré¬
monie do Satan, se déclarant hardiment antipapistc, bravant
û la fois l’Eglise romaine et l’Eglise calviniste.
IV
J’ai hâte d’arriver aux quatre ou cinq pages dans lesquelles
le martyr du Champel, noyant l’élément scientifique dans un
océan de spéculations métaphysiques, expose d’une manière
assez précise la circulation pulmonaire ou petite circulation.
On pourrait, à l’exemple de Flourens, analyser très brièvement
ces pages, séparer l’ivraie du bon grain. Il vaut mieux, ce nous
semble, en donner simplement la traduction, ne s’occupant
guère de la forme littéraire pour tout sacrifier à l’exactitude.
11 nous faut un Servet scientifique tout entier. Rappelons seu¬
lement que sa thèse peut se résumer ainsi : « L’âme est dans le
» sang, dit la Sainte Écriture; elle est soufflée par Dieu à
» travers la bouche et les narines, et va se loger dans le ven-
» tricule gauche. Donc, pour bien comprendre les pérégrina-
» tiens de l’âme, il faut connaître la marche de l’air et du
» sang. » Et c’est ainsi qu’il est amené à esquisser, dans un
livre purement théologique, la théorie de la circulation pul¬
monaire. A la place de l’àme de Servet mettez l’oxygène avec
$es propriétés vivifiantes, l’explication sera à peu près com¬
plète, Voici donc les propres paroles de Servet (1).
(1) Dans celte traduction, nous laissons à l’artère pulmonaire et aux veines
- 13 -
« Afin, lecteur, que lu aies l’explication entière de Tâme et
de l’esprit, j’ajouterai ici une divine philosophie que tu Com¬
prendras aisément, pourvu que tu sois versé en anatomie. En
nous, et venant des trois éléments supérieurs, existe un esprit
triple, le naturel, le vital et l’animal... L’esprit vital est celui
qui par anastomoses est communiqué des artères dans les
veines, où il est dit naturel. Le premier esprit est donc le sang,
dont le siège est dans le cœur et dans les veines du corps. Le
second esprit est l’esprit vital, dont le siège est dans le cœur
et dans les artères du corps. Le troisième esprit est l’esprit
animal, — espèce de rayon lumineux, — dont le siège est dans
le cerveau et dans les nerfs du corps. Dans tous ces esprits
gisent l’esprit et l’énergie de Dieu. Que cet esprit naturel soit
communiqué du cœur au foie, cela est enseigné par la forma¬
tion de l’homme dans l’utérus. En effet, l’artère est envoyée,
jointe à la veine, dans l’ombilic du fœtus lui-même ; et par là
l’artère et la veine sont toujours jointes ensemble. C’est d’abord
au cœur que se communique l’âme inspirée à Adam par Dieu,
et du cœur elle passe au foie. L’âme est réellement conduite
par l’inspiration, par la bouche et les narines ; mais l’inspira¬
tion tend au cœur. Le cœur est le premier vivant, la source de
la chaleur au milieu du corps. Du foie le cœur prend la liqueur
de la vie, en tant que matière, et la vivifie à son tour: de
même l’eau qui fournit la matière aux éléments supérieurs, et
qui, la lumière aidant, est vivifiée par la végétation. Ainsi que
tu vas l’apprendre, c’est par une admirable élaboration que du
sang du foie vient la matière de l’âme'. Aussi dit-on que l’âme
est dans le sang, que l’âme est le sang lui-même ou l’esprit
sanguin. On ne dit pas que l’âme est principalement dans l’in¬
térieur du cœur, ou dans le corps même du cerveau, ou dans
le foie, mais bien dans le sang, ainsi que l’enseigne Dieu lui-
même. (Genèse, ix ; Lévit., xvii et Deut., xii.)
» Pour bien comprendre cela, il faut saisir la génération
substantielle de l’esprit vital lui-même, lequel se compose et
se nourrit de l’air inspiré et d’un sang très subtil. L’esprit vital
pulmonaires leurs noms modernes. On sait que pour les anciens Vartère pul
momire était la veine arlérieuse, et les veùies pulmonaires l'artère veineuse.
— U —
a son origine dans le ventricule gauche du cœur, sa génération
étant surtout aidée par les poumons. C’est un esprit ténu, éla¬
boré par la force de la chaleur, d’une couleur jaune, d’une
puissance ignée, comme si c’était la vapeur transparente d’un
sang le plus pur, ayant en soi la substance de l’eau, de l’air et
du feu. Cet esprit vital doit sa naissance au mélange qui se
fait dans les poumons, de l’air inspiré avec le sang subtil éla¬
boré, que le ventricule droit communique au ventricule gauche.
Mais cette communication n’a pas lieu, comme on le croit
communément, par la cloison mitoyenne du cœur; mais par un
grand artifice, le sang subtil est poussé, par un long conduit,
du ventricule droit du cœur dans les poumons; par les pou¬
mons il est préparé; il devient jaune; et de l’artère pulmonaire
il est transfusé dans la veine pulmonaire. Ensuite, dans cette
même veine, il est mêlé à l’air et débarrassé par l'expiration de
ses fuliginosités. Enlin tout le mélange est attiré au ventricule
gauche par la diastole, aide nécessaire pour que l’esprit vital
se fasse.
» Que la communication et la préparation se fassent ainsi
par les poumons, cela est enseigné par la conjonction multiple
et la communication de l’artère pulmonaire avec la veine pul¬
monaire dans les poumons. Cela est confirmé par l’amplitude
remarquable de l’artère pulmonaire, laquelle n’eût pas été
faite si ample, et le cœur n’eût pas envoyé une aussi grande
puissance de sang très pur pour la seule alimentation de ces
poumons, le cœur n’ayant pas été fait pour ce seul usage de
nourrir les poumons; fi-autant que dans l’embryon les pou¬
mons tirent leur nourriture d’ailleurs, puisque, comme l’en¬
seigne Galien, les membranes ou valvules du cœur ne s’ouvrent
qu’à la naissance. Donc, c’est pour un autre usage qu’au mo
ment de la naissance le sang est ti'ansfusé, et en si grande
abondance, du cœur dans les poumons. De plus, ce n’est pas
de l’air simple qui est envoyé au cœur par les poumons au
moyen de la veine pulmonaire, mais bien de l’air mêlé de
sang; donc, le mélange se fait dans les poumons. La couleur
jaune est donnée au sang spiritueux, non par le cœur, mais
par les poumons. Dans le ventricule gauche du cœur, il n’y a
pas un espace suffisant pour un si grand, si copieux mélange,
- 15 —
et pour celle élaboration à la couleur jaune. Enfui, dépourvue
qu’elle est de vaisseaux et de facultés, la cloison médiane du
cœur n’est pas apte à cette communication et à cette élaboration,
quoiqu’elle puisse laisser transsuder quelque chose. De la
même manière que se fait dans le foie, à l’égard du sang, la
transfusion, de la veine porte dans la veine cave, de la môme
manière se fait dans le poumon, à l’égard de l’esprit, le passage
de l’artère pulmonaire dans la veinepulmonaire. Si quelqu’un
compare ces choses avec ce qu’en a dit Galien (lib, VI et VII.
De usu partiim), il comprendra aisément la vérité que Galien
n’a pas aperçue... (1)
» L’air inspiré par la trachée-artère est conduite aux pou¬
mons, afin de passer, élaboré par ces mêmes poumons, dans
la veine pulmonaire, où il se mêle au sang jaune et subtil, ely
est encore élaboré. Ensuite, tout le mélange est attiré, au
moyen de la diastole, dans le ventricule gauche du cœur, où,
par la vertu puissante et vivifiante du feu qui y est contenu, il
parvient à sa perfection et devient esprit vital, beaucoup de
matières excrémentitielles étant expirées dans celte élaboration.
Le tout est comme la matière de l’ârne elle-même... (2) »
Pas de doute possible : Michel Servet a connu la circulation
pulmonaire, et en 1553, à propos de la formation du sang, de
l’âme et des esprits, il l’a décrite avec une exactitude presque
complète. Quoique, suivant en cela son contemporain Vésale,
il admît que la cloison interventriculaire pouvait laisser trans¬
suder quelque chose, —licet aliquidresudarepossü, — il savait
que le passage du sang du ventricule droit dans le ventricule
gauche ne se fait pas à travers celte cloison, mais bien que le
sang est conduit, par un long et merveilleux détour, du ven¬
tricule droit dans les poumons, où il est agité, préparé, où il
devient jaune, et passe de l’artère pulmonaire dans la veine
pulmonaire « au moyen de la conjonction variée et de la com¬
munication de ces deux vaisseaux dans les poumons ». C’est
dans cette veine pulmonaire qu’il se mêle à l’air et qu’il est
débarrassé de ses fuliginosités. Toutefois, ce môme sang ne
(1) C/trislianismi liestitutio, p. 169-171.
(2) p. 178. Voyez à la lin de celte étude le texte latin.
subit pas toute son élaboration dans la veine pulmonaire, et il
n’atteint sa perfection que dans le ventricule gauche, « sous la
puissance vivifiante du feu qui y est contenu ». Servet ne con¬
naissant pas le travail d’échange qui se fait dans les poumons,
ne peut croire que le sang veineux y subisse toutes ses trans¬
formations, et il accorde au ventricule gauche du cœur un rôle
erroné : celui de perfectionner ce sang veineux pour le rendre
artériel. Ce qui domine surtout dans sa théorie, c’est la con¬
ception des radicules de l’artère pulmonaire s’abouchant, se
continuant avec les radicules de la veine pulmonaire, seule
condition pour que le cercle ne soit pas interrompu.
Ne suivons pas plus loin Servet: il ne dirait plus que des
sottises, et ne se ferait que l’écho des erreurs qui régnaient de
son temps touchant la grande circulation, et qui ne furent
tout à fait jetées au vent que soixante-quinze ans plus lard par
l’admirable synthèse de Guillaume Harvey.
Nous entendrons tout à l’heure un langage bien autrement
scientifique, un langage dicté par une longue expérience, par
de nombreuses observations faites sur le cadavre, par des vivi¬
sections dirigées avec talent et portant le sceau du génie ; un
langage, que tout homme savant reconnaît pour sien, et tenu
par un illustre anatomiste italien, au profit duquel nous reven¬
diquons la gloire d’avoir compris, le premier, l’admirable
mouvement du sang, du cœur dans les poumons et des pou¬
mons dans le cœur.
Mais pour la lucidité des arguments que nous avons à mettre
en avant, il est nécessaire, non pas de détailler la biographie
de Servet, qui est partout, mais bien de marquer chronologi¬
quement les principales phases de cette existence si courte, si
tourmentée, et qui s’est terminée sur un bûcher.
V
Michel Servet était né, d’après les meilleures recherches, en
1511, soit à Villanueva, dans l’Aragonais, soit à Tudéla dans
la Navarre. Il se dit lui-même de cette dernière ville dans son
interrogatoire ; et dans un document dont nous parlerons, il se
diclare Navarrais, mais issu de parents espagnols. Pour cacher
— 17 —
son individualité, il signe cependant Michael Viilanovanus,
quelquefois Reves, ce nom étant supposé être soit l’anagramme
imparfait de Servet, soit le nom de sa mère.
A l’âge de dix-huit ans, il se met, en qualité de secrétaire,
au service de Jean Quintana, confesseur de Charles-Quint, et
passe en Italie, à la suite de cet empereur, dont il voit le cou¬
ronnement, comme roi de Lombardie, à Bologne, le 22février
1530.’
Voilà un fait d’une certaine importance, et que je vous prie
de remarquer : Servet a commencé son apprentissage de la vie
en Italie, alors travaillée par le socinianisme et par l’arianisme;
mais en même temps illustrée par les progrès considérables
qu’y faisait l’étude de l’anatomie; en Italie, enlîn, placée, dans
sa partie méridionale, sous le sceptre de Charles-Quint, et fai¬
sant ainsi presque partie de la patrie de Servet. Ce dernier
a pu assister là aux leçons de Jean-Baptiste Lombardus, de
François Litigatus et de Realdo Colombo ; et nous prouverons
tout à l’heure que ce dernier y professa la circulation pulmo¬
naire malgré Aristote, malgré Galien, malgré Vésale lui-même.
Notons que Vésale, lui aussi, futattachéàCharlesQuint, dont
il suivit les armées en qualité de médecin-chirurgien. Vésale et
Servet, qui étaient à peu près du même âge (deux ou trois
ans de différence), ont dû s’y rencontrer ; ils étaient destinés à
devenir condisciples ; tous deux aidèrent à Paris Gontbier d’An-
dernach dans ses dissections. Le maître leur rend hommage
dans la dédicace de son livre à Jacques Ebulinus, médecin du
prince de Cologne: «J’ai eu, dit-ll, dans mes travaux deux
» auxiliaires, savoir : André Vésale, qui me prêta même son
» concours habile dans l’édition, publiée à Venise, de mes
» Commentaires; l’autre est Michel Viilanovanus, mon aide
» ordinaire dans les dissections, jeune homme orné de toute
» es])èce de littérature, et à nul autre pareil en fait de doc-
» trine de Galien (1). »
(1) « Quâ in re non admodum sane facili, auxiliarios habui : primum
î Andream Vesalem... qui etiam nuper in eodem hoc commentario, Venetiis
» excuso, egregiam operam prœstitit. Post hune, Michael Viilanovanus, fami-
» liariter mihi in consectionibus adhibitus est, vir omni literarum ornatissi-
CHÉREAU. 2
- 18 —
Michael Villanovanus, on le sait, c’est Michel Servet.
En 1530, Servet est à Bâle et <'i Strasbourg, où il confère de
ses sentiments anlitrinitaires avec OEcolampade, Bucer et Ca-
pito.
En 1531, il va en France, bien décidé à y étudier la méde¬
cine, et assiste aux fameuses leçons que Sylvius, Fernel et
üonlhier professaient dans les collèges de Paris; nous venons
de le voir, avec son ami Vésale, servant de prosecleur à l’un
de ces illustres savants.
C’est de cette année 1531 que date la publication de son
premier ouvrage hétérodoxe: De Trînüatis erroribus, dans le¬
quel il professe déjà des idées qui devaient, vingt-huit ans plus
tard, en faire un martyr, et qui jetèrent tant de malheureux
dans les bûchers allumés par le sauvage acharnement du res¬
taurateur des lettres contre les partisans deLuther(l).
Ce petit livre ne fut guère goûté. Aussi son jeune auteur —
il n’avait que vingt ans— s’empressa-t-il de lui donner l’année
suivante un frère cadet d’une complexion plus solide, qu’il
baptisa ainsi : Dialogorum de Trinüate Ubri duo. Son avis au
lecteur est bon à retenir : « Je rétracte, écrit-il, les sept livres
que j’ai écrits dernièrement contre le sentiment reçu touchant
la Trinité, non pas parce que les idées qui y sont émises sont
fausses, mais parce que cet ouvrage est imparfait et comme
écrit par un enfant pour des enfants... Au reste, ce qui s’y
trouve de barbare, de confus et d’incorrect, doit être mis à la
charge de mon impéritie et de l’incurie de l’imprimeur... »
En 1535, nous trouvons Servet à Lyon : Il y est en qualité
de correcteur d’imprimerie, chez les Trechsel. Il y publie
môme une nouvelle édition de la version latine de la Géogra¬
phie de Ptolémée, par Bilibald Pirckheymer. On le représente,
non sans raison, s’attachant au fameux médecin lyonnais Sym-
phorien Ghampier, initié par lui aux secrets de l’art et prenant
dès lors du goût pour la médecine.
» mus, in Galeni doctrinâ vir nulli secundus. » (J. Guinterus, Anatomicarum
» insiituti(mum...\ÀWi VIII. Lujduni, 1541, in-S".)
' (1) Voyez surtout le Journal d’un bourgeois de Paris, sous le règne de
François I", publié par M. Ludovic Lalanne. 1854, in-8“, p. 145, 383, 464
— 19 —
Ce qu’il y a de cerlain, c’esl qu’en 1537 Sei vet, après avoir
publié, chez Simon Colin, un petit livre galénique intitulé :
Syruporum universa ratio, est sur les bancs de la Faculté
de médecine de Paris ; il y est en qualité de simple écolier
(scholasticus). Toutes les biographies, peut-être une ou deux
exceptées, assurent qu’il obtint le diplôme de docteur dans
les écoles de la rue de laBûcherie: cela est faux, absolu¬
ment faux. Servet n’y a jamais été qu’écolier; il n’a jamais
été ni bachelier, ni licencié, ni docteur. Il y a un monument
qui en fait foi : ce sont les registres mêmes de la vénérable
école, qui dévoilent un fait bien curieux : à savoir, que Ser¬
vet, adonné à l’astrologie judiciaire, livré à toutes les super¬
stitions de cette science fausse et dangereuse, au nom de la¬
quelle il publia même une Apologie (1), fut rejeté du sein de
la compagnie de la rue de la Bûcherie, traîné au Parlement et
exclu pour toujours de la Faculté. C’est Jean Tagault, alors
doyen en charge (2), qui raconte le fait dans tous ses détails ;
c’est lui que nous laisserons parler, en rendant en français sa
narration latine :
« Un certain écolier en médecine, Michel Villanovanus,
Espagnol de nation, ou, comme il le disait, de la Navarre,
mais né d’un père espagnol, avait professé pendant quelques
jours à Paris, en 1537, l'astrologie judiciaire ou divinatrice,
lesquelles leçons il avait abandonnées après avoir appris que
cette astrologie judiciaire avait été condamnée par les doc¬
teurs-médecins de la Faculté de Paris, soit dans les leçons qu’ils
faisaient publiquement dans les écoles de médecine, soit dans
les disputes. Indigné de ce que les opinions qu’il professait et
sa divination étaient condamnées et confondues par tant de
médecins, ce Villanovanus fit imprimer et répandit dans le
public une certaine Apologie, dans laquelle il attaquait par des
injures certains docteurs et même l’ordre tout entier, c’est-à-
(1) Âpologetica disceptatio pro Astrologiâ. Celle pièce n'a jamais été,
croyons-nous, retrouvée. Elle fut sans doute détruite par ordre du Parlement,
sur les instances de la Faculté de médecine de Paris.
(2) Tagault fut un savant, et a laissé un traité de chirurgie estimé.
Natif de Vimy, dans le Pasrde-Calais, reçu docteur en 1524, nommé quatre
fois doyen, 1534-1537, il mourut à Paris le 28 avril 1546.
— “20 —
dire le collège des médecins de Paris. Il prédisait la guerre,
les pestes, l’oppression de l'Eglise. Il prétendait que toutes les
choses dans l’homme sont dépendantes du ciel et des astres; et
afin d’en imposer plus aisément aux ignorants, il confondait la
véritable astronomie avec l’astronomie judiciaire.
« M’étant fait accompagner de deux collègues (car j’étais alors
doyen), je fis avertir ledit Villanovanus qu’il ne mit point cette
apologie en lumière; qu’autrement il aurait à s’en repentir. Il
n’obéit point à ces avertissements ; bien plus, en présence de
plusieurs écoliers et de deux ou trois docteurs, dans la cour de
notre École, et au sortir de la dissection d’un corps humain
qu’il avait faite avec un chirurgien, il me menaça par des pa¬
roles acerbes. 11 persista dans son projet, et les apologies furent
imprimées et par lui répandues. Par une requête adressée au
Parlement, nous demandâmes que ces Apologies ne fussent
point mises en vente... Ramond, avocat du Roi, présenta de
nouveau requête au procureur du Roi... Poussé par l’audace,
Villanovanus eut la témérité de se présenter. Je m’y rendis avec
quelques docteurs-médecins. Mais, à cause de certains empê¬
chements de la cour, rien ne fut fait ce jour-là. Nous nous
présentâmes encore plusieurs fois, mais nous fûmes de nouveau
obligés de nous retirer. Alors, en pleine congrégation de l’üni-
versité tenue aux Matburins, je demandai l’adjonction de
l’Université elle-même. Toutes les Facultés m’accordèrent cela
avec le plus grand plaisir. Villanovanus envoya vers moi quel¬
ques Italiens qui me demandaient que tout ce bruit fût apaisé.
J’y consentis, pourvu qu’il avouât sa faute devant la Faculté.
Villanovanus s’y refusa. Il se vantait de triompher du doyen et
des médecins qu’il invectivait. Il annonçait et répandaitle bruit
par la ville que ni la Faculté de médecine, ni l’Université ne
prendraient souci de l’affaire. Je détruisis ce faux bruit, et je
renouvelai ma demande de l’adjonction de l’Université : ce qui
me fut accordé, et d’autres choses encore. Eu effet, plusieurs
personnes prises dans chacune des Facultés m’accompagnèrent
au Parlement et assistèrent à l’audience. Je choisis deux avo¬
cats : M' Séguier pour l’Université, et M' Jacques Le Fébure
pour la Faculté. Je les instruisis de ce qu’ils avaient à dire de¬
vant le Parlement.
— 21 —
» Ainsi renseignés et préparés, nous nous présentâmes le
18 mars (1537) devant la cour. 11 y avait avec moi trois théo¬
logiens, deux docteurs en médecine, le doyen de la Faculté de
droit canonique, et le procureur général de l’üniversilé. L’af¬
faire fut discutée en Parlement, les portes closes. Séguier plaida
le premier pour l Uiiiversité; Le Fébure vint en second pour
la Faculté de médecine; Marillac plaida le troisième pour l’as¬
trologue divinateur, et il ne put rien dire pour défendre son
client. Ramond, avocat du roi, parla admirablement après eux.
Aussi, après les excellents arguments et les bonnes raisons
donnés par lui et par nos avocats, l’astrologie judiciaire et divi¬
natrice fut-elle condamnée... Le premier président lui-même
se déchaîna contre elle, combattant, frappant d’une manière
acerbe l’astrologie. 11 consulta les membres du Parlement, les¬
quels, entendant les avocats mentionner les divinations de l’as¬
trologue, déchirèrent ces dernières avec les dents, sur le dos de
Villanovanus. Enfin la sentence fut rendue par le président.
Mais en voilà assez, puisque ledit astrologue abrogea tout ce
qu’il avait dit et écrit, et promit de ne plus se faire le défen¬
seur de cette astrologie judiciaire, laquelle avait été interdite
et condamnée par les prophètes, par les conciles et par quel¬
ques bons philosophes et médecins (1). »
Voilà les débuts dans la carrière médicale de celui auquel
on a octroyé la gloire immense d’avoir découvert la petite cir¬
culation ; le voilà, cet esprit passionné, chimérique, agressif,
comme fiévreux, et que l’orgueil emportait, convaincu d’astro¬
logie judiciaire et de divination, traîné pour cela au Parlement
et obligé de renoncer pour toujours aux grades scolaires déli¬
vrés par la première école du monde.
Car, bien que la narration du doyen Tagault ne le dise pas,
nous savons, pour l’avoir étudiéeavec tout le soin possible, que
l’ancienne Faculté de médecine de Paris était inexorable pour
ses élèves qui ne suivaient pas scrupuleusement sa discipline,
ses lois et ses doctrines, et qu'elle les rejetait de son sein (2).
(1) Registres de la Faculté de méd. de Paris, t. V, fol. 97 et suiv. Voyez,
à la fin de ce mémoire, le texte lalin de la narration du doyen Tagault.
(2) A. Choreau, Discipline el confraternité clans l’ancienne Faculté de mé¬
decine de Paris {Union médicale; 1872 ; 11“^ 48, 49, 52).
- 22 —
■ D’ailleurs si Servel eût été même simple bachelier en méde¬
cine, il eût soutenu plusieurs thèses, il eût payé des droits de
scolarité ; licencié, il eût été présenté, comme ses collègues,
au chancelier de l’Oniversité; docteur, il eût approuvé de sa
signature les comptes qui étaient rendus à la fin de chaque
décanat. En un mot, le nom de Servet se retrouverait fréquem¬
ment sur les registres de l’École de Paris. C’est en vain qu’on
l’y cherche : il faut absolument que l’Espagnol ait pris scs
grades dans une autre Université.
Depuis l’année 1539 jusqu’à l’année 1542, nous trouvons de
nouveau Servet correcteur d’imprimerie chez Ga.spar Trechsel,
à Lyon, occupé à corriger la bihle de Santés Pagnini, dont on
préparait, dans cette imprimerie, une nouvelle édition, laquelle
parut, en effet, en 1542. Servet, sous son pseudonyme ordi¬
naire de Villanovanus, ne manqua pas d’ajouter à chaque page
des gloses contraires à la religion. Calvin lui reproche amère¬
ment cet acte qu’il qualifie de frauduleux, ces gloses ayant été
mises sans l’autorisation de l’éditeur, et Servet n’étant employé
qu’en qualité de correcteur, avec des appointements de cinq
cents livres (1).
Après avoir passé un an peut-être à Charlieu, près de Lyon,
Servet prit pour résidence définitive la ville de Vienne, en
Dauphiné, attiré là par l’archevêque Pierre Paulmier, qui le
protégeait alors et qui finit pourtant par l’ahandonner. C’est très
probablement de Vienne qu’il se rendit àPadoue pour prendre
le litre de docteur en médecine. Son compatriote A.-H. Moré-
jon l’assure positivement (2). Si le fait est exact, et rien jus¬
qu’ici ne le contredit, Servet a dû assister, à Padoue, aux leçons
de Colombo, et s’initier aux mystères de la circulation pulmo¬
naire qui était déjà connue sur le sol italien.
L’on se rappelle que c’est à Vienne, en Dauphiné, que Servet
fit imprimer à ses frais et clandestinement son fameux livre, la
Restauration du Christianisme; qu’il y fut condamné à être
(1) Calvin, Defensio orthodoxœ fidei adversus Servelum ; 155i, p. 59. Voyez
encore Mettaire, Annales iypographid; 1722, in-4° ; t.. II, p. 584,
note 2.
(2) Historia bibliograjica de la medicina espanola; 1843, in-8“; t. II,
p. 20.
-^23 -
brûlé vif, qu’il parvint h se sauver (7 avril 1553], et que, par
une imprudence inqualifiable, voulant se réfugier en Alle¬
magne, il passa par Genève, se livrant ainsi aux mains de son
plus cruel ennemi, qui le fit condamner de nouveau au feu.
VI
Jetons maintenant un regard du côté de l’Italie, cette terre
privilégiée, vers laquelle se dirigeaient les poètes et les savants,
les artistes et les penseurs.
, L’étude de l’anatomie y règne dans toute sa splendeur. Pro-
-légés à l’ombre de sages règlements et de précieuses tolérances,
qui remontent jusqu’à la loi promulguée en 1213 par Frédé¬
ric II, roi des Romains, les savants peuvent scruter la nature
humaine sur l’homme même, et non pas seulement, comme
le faisait Galien, sur des singes. L’Italie devient le foyer des
sciences; elle devance les autres pays; rien n’égale l’ardeur
avec laquelle on se livre à l’étude de l’anatomie; chaque ville
veut l’emporter sur les villes voisines par la beauté de ses éta¬
blissements et la célébrité de ses professeurs; les amphithéâtres
s’élèvent de toutes parts; les universités regorgent d’élèves
avides de puiser à cette source féconde d’instruction. Celle de
Padoue surtout est renommée dans le monde entier; là ont
professé ou professent l’anatomie Jean-Baptiste Lombard, de
Padoue, François Litigatus, André Vésale, Jean-Paul Guiducius,
Gabriel Fallopio, Pierre Maynard, de Vérone, et Mathieu Realdo
Colombo, de Crémone. Il y a aussi des Espagnols qui sont
là comme dans une nouvelle patrie: Jérôme Vails et Antoine
Montidocia. D’après les idées reçues, Vésale tiendrait le pre¬
mier rang au milieu de cette brillante pléiade. Ce jugement
est-il absolument juste? Nous ne le pensons pas; etaurisquede
passer pour dire une énormité, nous déclarons avec Daremberg,
et après mûr examen, que le traité De corporis humani fabricâ,
envisagé dans la série historique, n’est qu’une seconde édition
revue, corrigée et beaucoup amendée des écrits de Galien.
Vésale, on le sent, a de la peine à se séparer du médecin de
Pergame ; son génie suspendu, en quelque sorte, aux branches
de son jeune âge, a crainte de s’envoler et de dire autrement
- 24 -
que le « prince des médecins », car c’est ainsi qu’on désignait
encore Galien. Relativement à la circulalion du sang, il partage
la plupart des erreurs physiologiques qui avaient cours dans
les.écoles, et regarde les veines comme des conduits chargés
de porter à toutes les parties du corps le sang mélé au prin¬
cipe vital, c’est à-dire qu’il donne au cours du sang une direc¬
tion de courant diamétralement opposé à celle de la nature.
11 voit la cloison interventriculaire fermée, ou au moins il lui
est impossible de constater que les fossettes qui existent sur
chaque face de celte cloison sont perforées; néanmoins, devant
celte barrière infranchissable qui sépare les deux ventricules,
il ne voit pas que le sang doit prendre un autre chemin dé¬
tourné, qu’il doit passer par les poumons avant de venir au
ventricule gauche. Parce qu’il se défie de lui-même, parce qu’il
n’ose pas se mettre en désaccord avec Galien, il se déclare
a embarrassé pour dire quel rôle exact le cœur joue dans ce
phénomène (1) ». A la même époque, Léonard Fuchsius était
aussi fort embarrassé devant ces fossettes. Il avoue qu’aucune
ne paraît à nos sens perforée; mais il veut quand même que le
sang du ventricule droit traverse la cloison pour passer dans le
ventricule gauche. Alors il a une explication phénoménale :
« Ces fossettes, dit-il, ne nous paraissent pas perforées, afin
sans doute que nous soyons forcés d’admirer l’ouvrier de toutes
choses, qui fait passer par des trous inaccessibles à notre vue
le sang du ventricule droit dans le ventricule gauche(2) !... »
Au seizième siècle, lorsque les savants se trouvaient en face
d’un point inexplicable pour eux, ils avaient un moyen sûr et
facile de se tirer d’affaire, c’était d’invoquer la puissance divine
et de recourir au miracle.
Vésale est admirable dans tout ce qui regarde l’anatomie
descriptive, l’anatomie des détails, mais il est presque déplo¬
rable quand il s’agit de la physiologie, du jeu des rouages de
l’économie.
Son remplaçant dans la chaire anatomique de Padoue.,
(1) Vésale, éditioa de Boerhaave. In fol. ; t. I, p. 511, 519.
(2) L. Fuchsius, De kumani coi'poris fabrkâ Epüome. Lugduni, 1551,
in-12, pars U, fui. 116, r“.
— 25 —
Realdo Colombo, qui est le réformateur de là ph 3 'siologie
comme Vésale est le réformateur de l’anatomie descriptive, est
bien autrement osé, bien autrement indépendant et maître de
lui-même. Il ne croit que ce qu’il voit, et tout ce qui a été
écrit avant lui est comme non-avenu, si l’observation ne le
confirme pas. « Tout en vénérant Galien comme un dieu,
écrit-il, tout en attribuant beaucoup à Vésale dans l'art de la
dissection toutes les fois qu’ils sont d’accord avec la nature,
lorsque les choses sont autrement qu’ils ne les ont décrites, la
vérité, à laquelle je suis encore plus fortement attaché, me
force à me séparer d’eux... En fait d’anatomie, je ne fais pas
tant de cas de Galien et de Vésale que de la vérité; pour moi
la vérité est là où la description s’accorde avec la nature (1). »
On a accusé Colombo d’irrévérence, d’orgueil injustifiable
envers son contemporain Vésale, Écoutez-le dans son épître
dédicatoire, et dites si cette accusation est fondée :
« Lorsque, après de longs jours consacrés à la dissection de
corps humains, je songeai à décrire çe que j’avais observé
touchant l’anatomie, je savais qu’il ne manquerait pas de gens
qui mépriseraient mes efforts comme étant inutiles et vains, et
qui opposent sans cesse, avec grand fracas, à ceux qui veulent
mettre au jour des choses nouvelles, leur Avicenne, prince, selon
eux, de toutes les écoles; Mundlni, Garpi, anatomistes qui
n’auraient rien laissé digne d’être ajouté à leurs travaux. On
peut en dire autant de Galien et de Vésale, après lesquels il
serait d’un esprit orgueilleux et ambitieux de vouloir écrire
sur l’anatomie du corps humain. Néanmoins, aucun de ces
esprits chagrins n’a pu me détourner d’écrire, car on peut
adresser aux deux derniers anatomistes que je viens de nom¬
mer ce vers qu’on adressait aux anciens :
Sunt bona, sunt quædam mediocria, sunt mala plura.
(1) « Nam licet Galenum lanquam numen veaeremur, Vesalioque in dissec-
» lionis arle plurimùm tribuamus, ubi cum rei naturâ corisentiat ; tamon, cùm
» aliquando videamus rem aliter mullô se habere, ac ipsi descripserint, veri-
» tas eadem, cui magis addicti suraus, nos cogit ab illis interdum recedere...
ï In rebus anatomicis, non tant! Galenum etVesalem, quos plurimi facio, quàm
» veritatemipsam facio ; veritatem appello ubi cum rei naturâ oratio maxime
B concordat, » (Colombo, De re anatomkû. Edit. ded562,in-8'’, p. 18, 102.)
— 26 -
» En ce qui concerne Galien, je ne nie pas qu’en anatomie et
pour les autres parties de la médecine, il a été mon guide et
celui des autres, et qu’après Hippocrate nous devons infini¬
ment à un aussi grand médecin. Mais comme, au lieu de corps
humains Galien a disséqué des singes, ses livres sur l’anatomie
ne peuvent manquer d’erreurs. Relativement à Vésale, je dirai
tout d’abord avoir toujours parlé de lui avec honneur, soit au
foyer domestique, soit au dehors, et avoir recommandé ses
écrits que tous les savants doivent avoir entre les mains; car
il a puisé dans son propre fonds pour ajouter beaucoup aux
travaux de Galien, qu’il a corrigés et repris en plusieurs en¬
droits. Il est de l’essence de celte noble, utile, mais difficile
anatomie, que tout ce qui la concerne ne peut être embrassé par
un seul homme; et le volume si considérable et si remarquable
de Vésale sur l’anatomie ne peut manquer d’erreurs. C’est pour¬
quoi, lecteur, tu ne seras pas surpris si, après tant d’efforts de
savants illustres, je ne crains pas de traiter des mêmes ma¬
tières. La science ne parvient à la perfectiou que par les addi¬
tions successives des travaux des hommes; après tant de sa¬
vants qui ont écrit avec soin sur l’anatomie, cette science
parviendra à sa perfection, et nos propres efforts ne doivent
pas être regardés comme inutiles. Je te conjure de ne porter
là-dessus ton jugement qu’après m’avoir lu... »
Certainement les détracteurs de Colombo, ceux qui l’ont
de parti pris oublié, ou qui ont cherché à l’accabler sous le
poids du blâme ou de la critique acerbe, n’ont pas lu cette
épître du vaillant et fier anatomiste.
Certainement Flourens, entraîné comme malgré lui du côté
de Servet, n’a pas lu ni médité avec soin l’ouvrage du profes¬
seur de Padoue. Autrement il n’eût pas écrit que « Servet a
mieux décrit la circulation pulmonaire que ne l’avait fait
Colombo ».
L’ouvrage de Colombo, De re anatomicâ, est un chef-d’œu¬
vre par la méthode, la pureté du style, l’esprit de contrôle et
d’examen qui en fait comme le fond, et par le nombre consi¬
dérable de faits qui y sont rapportés. A certains égards, et sous
son mince volume (269 pages in-folio), il est supérieur à celui
de Vésale et se lit avec plus d’intérêt. Il est plus vivant, si l’on
— 27 —
peut (lire ainsi. L’auteur a passé plus de quarante années de
sa vie à scruter les rouages merveilleux de notre organisation ;
dès son jeune âge, — aô ineunte œtate, — il disséquait de nom¬
breux cadavres à Padoue, à Pise, à Rome; en une seule année
quatorze lui passèrent par les mains; il examinait plus de six
cent mille crânes en plusieurs lieux, à Florence, particulière¬
ment, dans le grand hôpital de Sainte-Marie-Nouvelle, où de¬
puis des siècles innombrables les ossements des morts étaient
conservés dans d’élégantes constructions; ses observations sur
les animaux vivants ne se comptent pas, et c’est lui qui, le
premier, dans les vivisections, a employé des chiens à la place
des cochons. 11 a même écrit un livre tout entier destiné à diri¬
ger les investigations dans ce sens, a Les vivisections, fait-il
remarquer, en apprennent plus en un jour que trois mois de
lecture des livres de Galien. »
Les plus grands personnages assistaient à ses curieuses ex¬
périences sur la nature encore toute palpitante de vie; et un
jour, devant Ranuce Farnèse, prieur de Venise, de Rernard
Salviat, prieur de Rome, de l’évêque Aloïsius Ardinghellus, de
l’archevêque ürsin, et d’autres, il montrait les veines pulmo¬
naires pleines de sang, et non pas seulement d’air ou de va¬
peurs, se moquant spirituellement de. ceux qui ne voyaient
dans ces veines que des espèces de tuyaux pleins de fumée.
Colombo est le Claude Bernard du seizième siècle. Je ne
dirai pas les découvertes qu’il a faites, les erreurs qu’il a recti¬
fiées : on les trouvera amplement détaillées dans Sprengel, et
surtout dans Portai (1). Nous le suivrons exclusivement dans
le sujet qui nous occupe, c’est-à-dire dans l’examen de la cir¬
culation du sang, et nous ferons à son égard ce que nous avons
fait pour Servet, nous le traduirons littéralement. Voici donc
ce que dit l’illustre anatomiste de Crémone :
« 11 y a dans le cœur deux cavités, c’est-à-dire deux ventri¬
cules, l’un à droite, l’autre à gauche; le ventricule droit est
beaucoup plus grand que le ventricule gauche. Dans le ventri¬
cule droit se trouve le sang naturel, dans le ventricule gauche
le sang vital. Entre ces deux ventricules existe une cloison à
(1) Hist. de Fanat. et de la chirurg. In-12, t. I, p. 540, 549.
travers laquelle presque tous les analomistes pensent que le
sang passe du ventricule droit dans le ventricule gauche. Mais
le chemin parcouru est beaucoup plus long. En effet, le sang
est porté par l'artère pulmonaire au poumon, où il est rendu
phis léger; ensuite, mélangé à l’air, il est porté par la veine pul¬
monaire au ventricule gauche du cœur : ce que personne jus¬
qu’ici n'a observé ni marqué par écrit, quoique cela puisse être
facilement vu par tout le monde... L’artère pulmonaire est
assez grosse et même beaucoup plus grosse qu’il ne le faudrait
si le sang ne devait être que conduit aux poumons et par un
aussi court chemin. Elle se divise en deux troncs qui vont,
l’un au poumon droit, l’autre au poumon gauche, puis, en
divers rameaux, comme nous le dirons en parlant des pou¬
mons... Je pense que la veine pulmonaire a été faite pour por¬
ter, des poumons au ventricule gauche du cœur, le sang mêlé
à l’air. Gela est tellement vrai qu’en ouvi’ant, non-seulement
des cadavres, mais encore des animaux vivants, on trouve.
toujours le vaisseau occupé par du sang : ce qui n’arriverait
pas s’il avait été uniquement construit pour l’air et pour les
vapeurs. Je ne peux trop admirer ces anatomistes, soi-disant
si excellents, qui n’ont pas remarqué une chose si claire et
d’une telle importance...
» Le poumon a pour usage de rafraîchir le cœur, comme
l’écrivent avec raison les anatomistes : ce qu’il effectue en en¬
voyant un air froid. Le poumon est destiné aussi à l’inspira¬
tion et à l’expiration. Enfin il sert à la voix. Tous les anato¬
mistes qui ont écrit avant moi ont connu ces usages du pou¬
mon. Il en est un autre de grande importance que j’ajoute ici,
et que l’on n’a fait qu’entrevoir: Je veux parler de la préparation
et presque de la génération des esprits vitaux, lesquels sont
ensuite perfectionnés dans le cœur. En effet, le poumon prend
l’air inspiré par la bouche et les narines, et cct air est porté
par la trachée-artère dans tout le poumon, et le poumon le
mêle avec le sang qui est amené du ventricule droit du cœur
par l’artère pulmonaire. Cotte artère, en effet, outre qu’elle
porte du sang pour alimenter le poumon, est tellement ample
qu’elle peut remplir un autre usage. Par suite du mouvement
continuel du poumon, le sang est agité, il est rendu plus
— 29 -
léger, il est mélangé avec l’air, et alors ce mélange d’air et de
sang est pris par les rameaux de la veine pulmonaire, pour
être porté, au moyen du tronc de cetle même veine pulmo¬
naire, au ventricule gauche du cœur; l’air et le sang y arrivent
tellement bien mêlés, tellement bien atténués, qu’il ne reste
que peu de chose à faire au cœur. Après cette dernière et
légère action apportée par le cœur, comme une dernière main,
à l’élaboration de ces esprits vitaux, ces derniers n’ont qu’à
être distribués par l’artère aorte à toutes les parties du corps.
» Je sais que cet usage nouveau des poumons, qu’aucun
anatomiste n’a jusqu’ici imaginé, paraîtra peu digne de con-
llance et semblera être un paradoxe. Je prie, j’adjure les incré¬
dules de contempler la grandeur du poumon, lequel ne pou¬
vait pas rester dépourvu de sang vital alors qu’il n’y a pas dans
le corps un point, tel petit qu’il soit, qui en manque. Si ce
sang vital n’est pas engendré dans les poumons, par quelle
partie pourrait-il être transmis, si ce n’est par l’artère aorte?
Mais l’artère aorte n’envoie au poumon aucun rameau, grand
ou petit... Donc, lecteur, comme je l’ai dit, la veine pulmo^
naire a été construite, non pas pour tirer du cœur et porter en
dehors du cœur le sang élaboré de la manière qui a été expli¬
quée, mais bien pour porter ce môme sang en dedans, vers le
cœur môme.
» Une autre raison vient à l’appui de ce que nous disons :
Les médecins, e.xercés par une longue habitude, conjecturent
avec sûreté, en voyant du sang s’écouler par la bouche, que ce
sang vient des poumons, non-seulement parce qu’il est éliminé
par la toux, mais encore parce qu’il est d’une couleur écla¬
tante, léger et beau (Jloridus, tenais et pulcher), comme ils ont
coutume de dire du sang des artères. Quiconque voudra consi¬
dérer ces raisons avec sincérité laissera la place, je le sais, à la
vérité ; mais il est une race d’hommes incultes et ignorants, qui
ne veulent ou ne peuvent rien trouver de nouveau, et qui, en
outre, souscrivent aussitôt à tout ce qu’écrit un médecin d’un
grand nom, adoptant, ou peu s’en faut, tous ses dogmes. Mais
toi, lecteur, qui aimes les hommes doctes et qui cherches avec
ardeur la vérité, je te conjure de te convaincre sur des ani¬
maux que tu ouvriras vivants; je t’exhorte,je te prie, dis-je,de
— 30 -
voir si ce que j’ai dit n’est pas conforme à la vérité. En effet,
dans ces animaux tu trouveras la veine pulmonaire pleine de
sang et non pas pleine d’air. »
Je n’insisterai pas sur ce qu’il y a d’extrêmement remar¬
quable dans ces pages écrites dans la première moitié du sei¬
zième siècle par un des plus notables représentants de l’école
anatomique italienne. On n’en trouverait pas de pareilles ni
dans Vésale, ni dans Fallope, ni dans aucun des contempo¬
rains de Colombo. Servet, surtout, s’efface devant cette grande
figure. Colombo est un maître qui parle le vrai langage de l’ana¬
tomiste et du physiologiste, et qui éclaire l’anatomie par le
flambeau de la médecine, se servant souvent de l’état contre
nature pour établir l’usage des parties. Servet n’en est que le
copiste souvent infidèle, parfois maladroit, toujours mystique.
Servet s’obstine à laisser la cloison interventriculaire transsu¬
der encore quelque chose; Colombo la ferme complètement, et
cette fois sans hésitation, sans crainte des foudres de Galien et
de Vésale. Servet, par une aberration inconcevable, colore en
jaune le sang qui a passé à travers le poumon pour revenir au
cœur; Colombo, en trois mots, dépeint ses véritables carac¬
tères : Floridus, tennis, pulcher. Évidemment Servet n’a pas
vu, comme l’a fait cent fois Colombo, le sang artériel circulant
tout vivant dans ses canaux; sans cela, il n’eût pas écrit ce
mot jaune (flavus) qui n’exprime qu’une grossière erreur. Au
reste, pour Servet, les veines pulmonaires se bornent à prendre
l’esprit vital. Pour Colombo, c’est tout le sang qui passe dans
ces veines, atténué, préparé, rendu « éclatant, léger et beau »
dans son trajet.
Si je ne craignais de trop allonger cette lecture, je voudrais
suivre Colombo dans ses démonstrations sur l’anatomie et sur
le jeu des valvules du cœur. On verrait que pour assurer la
marche régulière du sang du cœur droit aux poumons et des
poumons au cœur gauche, il fait exécuter aux valvules le
môme jeu qu’on leur attribue aujourd’hui : les trois valves de
la valvule tricuspide de l’oreillette droite et les deux mitrales
se baissent dans le temps de la diastole du cœur; et, lorsque le
sang pénètre dans les ventricules, les sigmoïdes sont abaissées;
cependant le cœur, distendu par le sang qui tombe dans les
- 31 —
ventricules, lâche de s’en débarrasser; les valvules sigmoïdes se
relèvent ou s’écartent, et laissent un vide entre elles; les val¬
vules des oreillettes se relèvent aussi, mais s’approchent et
bouchent tout passage au sang; celui-ci, cédant à la force qui
le presse, pénètre dans les ouvertures arlérielles, s’insinue dans
les veines.
VII
Nous sommes arrivés au nœud de la question, au but prin¬
cipal de cette étude : Quel est celui des deux, de Servet ou de
Colombo, qui, le premier, a fermé la cloison interventricu¬
laire et a vu le sang, lequel dès lors ne pouvait passer à travers
cette cloison, prendre forcément un chemin détourné, se di¬
riger du côté du poumon, traverser cct organe et revenir au
cœur?
Le livre de Servet porte cette date : 1553; celui de Realdo
Colombo marque 1559.
Un écart de six ans au profit de Servet.
Donc, disent les plus sages, Colombo n’ayant pu connaître
le livre de Servet, puisque ce livre a été brûlé en feuilles avant
qu’il n’ait été répandu, Colombo et Servet ont découvert, cha¬
cun de son côté, la circulation pulmonaire.
Mais non, protestent les enthousiastes de Servet; Servet est
bel et bien le seul, l’unique, l’authentique auteur de l’admi¬
rable découverte; et si Colombo a décrit si nettement le pas¬
sage du sang à travers les poumons et de ces derniers organes
au cœur, c’est qu’il a eu connaissance de la conception de Ser¬
vet, c’est qu’il a eu en main, soit en imprimé, soit en manus¬
crit, soit en extrait, le livre de Xîi Restauration du Christianisme.
Et moi, à mon tour, de dire :
Bien certainement, Colombo n’a pas connu le livre de Ser¬
vet, mais Servet, lui, a puisé la théorie de la petite circulation,
soit directement, dans les leçons faites par l’anatomiste italien,
soit indirectement, par les Italiens, ses amis, presque ses com¬
patriotes, qui ont dû le mettre au courant des enseignements si
remarquables, si féconds, que l’école italienne répandait par
le monde.
— 32 —
Rectifions d’abord une erreur inconcevable commise par les
biographes qui font mourir Colombo en 1577 et qui en feraient
presque un jeune homme, comparé à Servet. Or, le fait est
certain, Colombo est mort dans la première moitié de l’an¬
née 1559, c'est-à-dire l’année môme de la publication de son
ouvrage: il est mort avant d’avoir eu la joie de voir son œuvre
livrée au public; ce sont ses deux fils, Lazare et Pbœbus, qui
ont recueilli l’héritage paternel et qui ont doté la science d’un
ouvrage aussi remarquable, qu’ils dédient au pape Pie IV :
« Realdo, de Crémone, notre père, disent-ils au souverain
» pontife, avait écrit, les années précédentes (superioribus an-
» nis), avec beaucoup de soin, 15 livres De re anatomica, qu’il
» devait éditer dans un avenir prochain... Ils avaient déjà été
> imprimés à Venise lorsqu’une mort rapide nous l’a enlevé.
» En conséquence... »
D’un autre côté, nous trouvons une autre dédicace : celle-là
est de Realdo Colombo lui-même; elle est adressée au prédé¬
cesseur immédiat de Pie IV, à Paul IV, qui fut élu pape le
23 mai 1555, et qui mourut le 18 août 1559, après quatre ans
et trois mois de pontificat :
B J’éprouve une joie immense, dit-il, d’avoir terminé sous
» Votre Sainteté cet ouvrage que f avais commencé bien des
» années auparavant : quod abhinc multos annos inchoave-
» ram. »
Donc, Realdo Colombo a écrit son livre bien avant l’année
1555; il le livra à l’impression dans un atelier de Venise; mais
il mourut pendant cette impression, dans la première moitié
de l’année 1559, et ce sont ses deux fils qui ont rendu l’œuvre
publique. Colombo devait avoir de soixante à soixante-cinq
ans lorsque la mort l’a ravi à la science qu’il cultivait avec tant
d’éclat. C’est bien là, ce semble, l’âge de ce maître (Colombo),
à la longue barbe, au crâne absolument dénudé, qui est repré¬
senté dans le frontispice de l’édition donnée par ses fils, en¬
touré d’élèves et de curieux, et démontrant l’anatomie sur un
cadavre humain.
Notre anatomiste a donc dû naître vers l’année 1494, dix-
septans au moins avant Servet.
Il résulte de là que vers l’année 1540, époque où Servet était,
— 33 -
selon toute probabilité, à Padoue, pour s’y faire recevoir doc¬
teur, Colombo avait quarante-six ans, tandis que Servet attei¬
gnait à peine sa vingt-neuvième année. Colombo était alors et
depuis longtemps connu pour l’un des professeurs les plus en
renom dans la Péninsule, à Pise surtout, où il attirait une foule
d’élèves avides d’entendre la voix du maître et d’assister à ses
savantes et entraînantes dissertations sur le cadavre; et quatre
ans après (15M), il avait la gloire d’occuper à Padoue la chaire
illustrée par Vésale. Il la tint jusqu’en 1547, pour être rem¬
placé par Jean-Paul Guiducius (1). A qui fera-t-on croire que
durant ses passages en Italie, l’Espagnol n’a pas profité des le¬
çons de Colombo, qu’il n’a pas entendu ce dernier professer
la théorie de la circulation pulmonaire? D’ailleurs, c’était assez
la coutume à cette époque, où l’imprimerie était loin d’avoir
pris l’extension qu’elle acquit plus lard, que les maîtres rédi¬
geassent ou fissent rédiger par leurs élèves des cahiers de leurs
leçons qui étaient ainsi distribués en manuscrits, et qui cou¬
raient un peu le monde savant.
Rappelons aussi ces a quelques Italiens » qui, en 1537, furent
dépêchés par Servet auprès du doyen Tagault, avec mission
d’arranger, si faire se pouvait, la cause pendante au Parlement
de Paris. Qui sait si, dès celle époque, Servet n’apprit pas de
ces mômes Italiens, ses amis, presque ses compatriotes, le vé¬
ritable cours du sang dans la petite circulation?
Servet était si bien en relations suivies avec Venise et Padoue,
que Calvin lui reproche d’avoir « fait trotter », en 1550, dans
ces deux dernières villes, le bruit que le célèbre réformateur
avait toutfaitpour aigrir les papistes contre son antagoniste (2).
Je remarque également que Servet est loin de s’attribuer la
théorie qu’il formule au milieu de ses expositions théologiques,
et qu’il se contente d’opposer la vérité de ce qu’il avance aux
erreurs de Galien. De Vésale il ne souffle mot, quoiqu’il y eût
plus de dix ans qu’avait paru la première édition de l’ouvrage
(1) J.-Ph. Thomasius, Gymnasium patavinum. Ulini, 1654, in-i", p. 73
et 302.
(2) Calvin, Déclaration pour maintenir la vrayefoy,.. contre les erreurs
détestables de Michel Servet ; 1554. ln-8°, p. 74.
CHÉREiü. 3
— 3i —
fie ce grand anatomislo. Comprend-on Scrvet, l’orgueilleux, le
passionné Serve! ne se déclarant pas, urhi et orbi, l’auteur
d’une des plus grandes découvertes physiologiques!...
Quelle différence dans le langage de Colombo! « C’est moi,
» s’écrie-l-il avec orgueil, qui ai découvert que le sang, parti du
» ventricule droit pour se rendre au ventricule gauche, passe,
K avant d’arriver là, par les poumons où il se mélange avec
» l’air, et est ensuite porté par les rameaux de la veine pulmo-
» naire au ventricule gauche. Cela était facile à constater;
') néanmoins, personne avant moi ne l’a marqué par écrit. »
J’espère bien que la postérité, d’abord trompée sur la valeur
réelle de deux dales, finira par ratifier cette flôre déclaration
de l’illustre anatomiste que Harvey lui-même, si avare de
citations, honore de ces titres : perilisswius,doctissimus. Har¬
vey, en rendant ainsi hommage au savant Italien, ne fut juste
qn’à moitié : il eût pu ajouter que la magnifique conception
de Colombo fut pour lui le premier fil conducteur qui le diri¬
gea vers la connaissance de la vérité tout entière (1).
Un autre fait doit frapper les esprits non prévenus : l’on sait
que le livre la Restauration du Christianisme n’est, après tout,
que la réimpression, considérablement augmentée, d’autres
écrits anlitrinitaires que Servct avait précédemment mis au
jour : celui des Erreurs de la Trinité entre autres, publié en
1531. Or, ce serait en vain que l’on chercherait dans ces ou-
(1) On a écrit quelque part que le martyr de Cliampel avait pu puiser l’idée
de la petite circulation dans Neiuesius, évéque d’Ephcse, qui, au commence
ment du cinquième siècle, a écrit en grec un traité sur la Nature de l’homme.
J’ai voulu être édifié sur ce point, et j’ai lu Nemesius dans la traduction latine
qui en a été donnée en 1565 par Nicaise van Ellebode, de Cassel {Antuer-
piæ, 1565, in-S”). D’abord il est bon de remarquer que la première édition do
ce Traité de l'homme est de cette meme année 1565, et que, à moins que ce
soit sous forme manuscrite, ce qui est peu admissible. Serve! n’a pu le con¬
naître, lui qui fut brûlé en 1553. D’un autre cô.é, il faut que les p.arlisans do
Kemesius, s’il y en a encore, en prennent leur parti. Tel savant qu’il ait été,
le prélat n’a point connu la circulation pulmonaire. Je me contente de ce pas¬
sage : « Nous respirons l’air par les deux narines ; cet air passe à travers l’os
» elhmoïde, comme à tr.avcrs un crible, pour ne pas olicnser le cerveau par
» sa vivacité on affluant vers lui trop brusquement... ! s
— 35 —
vrages le fameux passage sur la circulalion ; c’est que Servct
n’avait pas encore vu à l’œuvre, en Italie, les hommes illus¬
tres qui y professaient l’anatomie; c’est qu’il n’avait pas en¬
core lu ou entendu Colombo.
Ah ! il y a un homme qui eût pu, qui eût dû rendre justice
à l’anatomiste de Crémone! Vésale avait acquis assez de gloire
pour en abandonner quelque hribe à son prosecteur. Ces deux
grands esprits étaient faits pour se eomprendre, s’estimer et
s’aimer... Eh bien! non. La discorde, inspirée par la jalousie,
s’est mise entre eux. C’est avec bonheur que l’on voit Vésale,
dans la première édition de son grand ouvrage, reconnaître
Colombo pour son ami, son familier, et le proclamer profes¬
seur très studieux au collège de Padoue (1). C’est avec douleur
qu’on le surprend effaçant dans la seconde édition cet hom¬
mage rendu à celui qui l’avait vaillamment aidé dans ses tra¬
vaux (2). Cette douleur augmente encore lorsque l’on constate;
que Vésale n'a pas craint de dire que c’était de lui que Co¬
lombo avait appris les lettres et l’anatomie(3). Il a été ample¬
ment démontré, dans les pages précédentes, que, relativement
à la circulalion pulmonaire, Vésale n’avait presque rien .ajouté
à ce qu’av.ait dit Galien, et qu’il ne fut pour rien dans l’admi¬
rable conception de Colombo.
VIII
Vous connaissez tous. Messieurs, l’ouvrage de Valvcrde sur
l’anatomie du corps humain, ouvrage qui n’est guère qu’une
compibaiion, et qui est orné de planches empruntées à Vésale.
Valverde était Espagnol comme Servet, et contemporain de
Servet. C’est sous Colombo qu’en compagnie de son comp.a-
triote il étudia une science qu’il devait cultiver, sinon avec
(1) «... Quod etiam non serael animadverlit mihi adraodum familiaris Realdus
» Colunibus, nuiic sopliislioes apud Patavinos, analomes studiosissimus. Vé-
» sale, Humani corporis fubricu. Basileœ, 15d2, lib. I., cap. xiil; p. 56. »
(2) Vésale. Édition de 1555.
(3) '... «Citra literas et cujusquam commentarios anatoaien apud me didi-
» cisse non paucis constat.» (Vésale, Anatomicarum G. Fallopii observât.
Kxaincn; 1609, in-8’, p. 116.)
— 3G -
éclat, du moins avec utilité. Colombo le traite publiquement
de « son très affectionné » {meique amantissimus). Dans son
livre, dont la première édition porte la date de 1556, et dont
la dédicace est du 13 septembre 1554(1), Valverde cherche à
concilier les idées de Vésaleet celles de Colombo. Il faut citer
le passage où il parle de la circulation pulmonaire :
« Pour tous ceux qui ont écrit avant moi, le rôle de l’artère
pulmonaire serait seulement de nourrir les poumons; celui de
la veine pulmonaire de porter l’air des poumons dans le ven¬
tricule gauche; car ils soutiennent qu’il ne pouvait y avoir du
sang dans cette veine pulmonaire. Mais s'ils eussent fait les
expériences que fai faites avec mon maître Realdo Colombo,
tant sur des animaux vivants que sur des cadavres, ils eussent
constaté que la veine pulmonaire n’est pas moins pleine de
sang que toute autre veine... Or, puisqu’il y a du sang dans
cette veine pulmonaire et que ce sang ne peut, à cause des
valvules qui se trouvent à l’embouchure du vaisseau, venir du
ventricule gauche, je crois que de l’artère pulmonaire le sang
est transfusé dans les poumons, où il se purifie et se prépare il
pouvoir plus aisément se convertir en esprits. El après s’ôlre
mélangé avec l’air qui entre par les rameaux de la trachée, il
va avec cet air dans la veine pulmonaire qui le porte au ventri¬
cule gauche du cœur (2). »
Je n’ai pas besoin de dire que, à l’exemple de son maître,
Valverde ferme complètement la cloison interventriculaire :
« les deux faces de cette cloison, dit-il, sont parsemées d’an¬
fractuosités et de petites cavités; mais, quoiqu’on en ait dit,
aucune d’elles ne pénètre d’un ventricule à l’autre. »
Voilà donc Valverde, inspiré évidemment par ce qu’il avait
appris de son maître Realdo Colombo, initié aux mystères de
la physiologie par des expériences faites en commun avec le
Grémonais (3). Le voilà, dis-je, connaissant très nettement la
(1) Historia de la composieion del cuerpu humano. Rome, 1556, in-fol.
(2) Valverde, Liv. VI, cliap. xiv ; fol. 97. Voir encore Liv. XIV, chap. I,
fol. 72.
(3) En 1554 à Pise, Valverde et Colombo faisaient sur un jeune homme une
expérience curieuse : Ils comprimaienl et laissaient libre, alternativement, la
carotide, et produisaient ainsi volontairement la torpeur. (Valverde, fol. 128).
théorie vraie de la circulation pulmonaire, en 1554, c’est-:\-
dire cinq ans avant la publication de l’œuvre de Colombo; ce
qui prouve sans conteste que les enseignements de Colombo
étalent depuis longtemps entre les mains de ses disciples,
avant que les fils du maître eussent rendu public son ouvrage.
Remarquons que Valverde ne fait môme pas allusion à Servet
dont le livre deh.RestaurationduChristianismeaLvailété pour¬
tant imprimé deux ou trois ans avant le sien. Servet et Val¬
verde se sont certainement connus; il y avait un lien qui devait
les rapprocher: celui delà patriecommune.il n’est pas possible
d’admettre que Valverde ait emprunté (pour ne pas dire volé)
la théorie du mouvement du sang à son compatriote Servet
pour la donner à l’anatomiste italien. Il serait au contraire
beaucoup plus facile de comprendre que c’est de Valverde,
l’élève de Colombo, que Servet aurait appris, vivâ voce, le véri¬
table cours du fluide nourricier.
Ce n’est pas tout : on possède une lettre de Pierre Monavius,
médecin de Breslau, à Jean Crato, également médecin et son
compatriote. La lettre est datée de Padoue, année 1576, « pos-
tridie conversionis Pauli, » c’est-à-dire le 26 janvier. Monavius
voyage en Italie et établit avec ses amis une de ces nombreuses
et savantes correspondances qui ont tant enrichi la littérature
médicale. Monavius entretient son ami du merveilleux fonc¬
tionnement du cœur, et voici entre autres choses ce qu’il lui
dit :
« Lorsque Vésale démontrait l’anatomie, il considérait comme
une chose certaine que le sang passait du ventricule droit
dans le ventricule gauche à travers la cloison, et il cherchait à
montrer à ses auditeurs certains pertuis qui traverseraient cette
cloison. Je vois cependant que ce fait est mis en doute par
plusieurs. Je me rappelle qu’il y a deux aiis, Pigafetta, Ita¬
lien, disciple de Fallope, et qui disséquait à Heidelberg, nia
cette communication, ne pouvant admettre que du sang puisse
passer, à travers une cloison aussi épaisse, d’un ventricule
dans un autre. Il ajouta qu’il croyait que ce passage pour¬
rait bien se faire par plusieurs veinules qui rampent sur la
base du cœur et par la veine coronale qui vient de la veine
cave. Mais lorsqu’il voulut démontrer cela sur le cadavre, il
échoua complôtement. Aussi, dès le lendemain, étant revenu
à l’amphithéâtre, il fut bien obligé de déclarer faux ce qu’il
avait avancé... Alors que Pigafetta cherchait quelque explica¬
tion plus vraie, il préféra se rallier à l’opinion d’un certain
Espagnol {cvjusdam Hispani), habile anatomiste dont le nom
m’échappe, qui soutient que le sang, préparé dans le ventri¬
cule droit du cœur, passe dans les poumons en suivant de très
longs et tortueux circuits, et des poumons arrive au ventricule
gauche du cœur(l). »
On a dit : ce cujusdam Hispani, dont Monavius ne se rappelle
pas le nom,... mais c’est Servet... non, soutinrent d’autres
critiques... c’est Valverde... A mon tour, je dirai : ce n’est ni
Servet ni Valverde : c’est Colombo, Colombo qualifié d’Es¬
pagnol par le médecin allemand, parce que l’Italie est alors en
partie sous la domination de Charles-Quint. Scholzius, l’édi¬
teur des lettres en question, ne s’y est pas trompé; car en marge
et en regard de ces deux mots : cuidem Ilispmo, il a fait im¬
primer : Colombi opinio.
Les défenseurs de Servet, qu’ils représentent emphatique¬
ment et faussement comme un prodige, « ne pouvant jeter les
yeux quelque part sans foire une découverte (2), » font grand
fracas des arguments suivants :
« Dès 1546, disent-ils, Servet se trouvant en correspondance
avec les prédicateurs de Genève, envoya à Calvin sa. Bestüutia
Christianismi. Il en fit de môme à l’égard de Mélanchton...
» Servet avait un grand nombre d’amis ; il correspondait avec
le médecin La Vau, de Poitiers, avec Jérôme Bolée, médecin
des reines de Pologne et de Hongrie, avec Gaspard Biandrata...
» Servet déclare dans son interrogatoire que son imprimeur
(1) JSpistolarum pinlosophicarum.... volumen. (Edité par Laur. Scholzius),
Francoforti, 1598, in-fol., Epist, CClIt, col. 333, 334.
(2) n. Tollin, Die Entdeckmg des Blulkrcislmifs dwch Mickaël Servet.
lena, 1876, iii-8“, p, 32.
— 39 —
avait envoyé quelques exemplaires de son livre à Francforl-sur-
le-Mein, à Toccasion de la foire de Pâques.
» Donc, conclut-on, il est impossible que les vues physiolo¬
giques de Servet sur la circulation n’aient pas été propagées
en Allemagne, en Italie. Si tous les médecins italiens qui dé¬
crivent exactement la circulation pulmonaire ne parlent pas
de Servet, c’est qu’ils n’ont pas osé; c’est qu’ils ont craint l’in¬
quisition jésuitique, et qu^’ils ne pouvaient sans danger pour
eux reconnaître qu’ils devaient au diable le grand fait physio¬
logique. »
En vérité, il n’est guère possible de trouver des arguments
établis sur des bases moins solides... Je concède que les ma¬
nuscrits de Servet ont pu circuler dès l’année 154G; j’accorde
même,— ce qui estplus que problématique, — que ces manus¬
crits renfermaient déjà la théorie de la petite circulation (1).
Mais comprend-on Colombo, Valverde, Gésalpin, Sarpi, Rudioct
d’autres savants anatomistes italiens s’occupant des élucubra¬
tions théologiques de Servet ; allant pêcher, si l’on veut me
permettre cette expression, le mouvement du sang au milieu
des eaux troubles de la Restauration du Christianisme?...Non,
si tous les Italiens qui ont fait connaître la circulation pulmo¬
naire n’ont pas même cité Servet, c’est que ce dernier leur
était inconnu comme médecin, comme anatomiste; c’est que
le martyr du Ghampel vivait dans un milieu que ne hante guère
la science pure. Les anatomistes qui ont suivi immédiatement
Colombo ne partagent pas tous sa manière d’expliquer la mar¬
che du sang, ils le combattent fréquemment; mais tous le re¬
connaissent comme l’auteur de la théorie qu’il a défendue avec
(1) A la vente de la bibliollièque de Du Fay, qui eut lieu en 1725 (Biblio-
theca Fayana. Paris, 1725, in-8“, n» 76), se trouva, en effet, un manuscrit,
comprenant 73 feuillets, et intitulé : Christianismi Restüutio. Il contenait
quatre traités. Une note assurait que ce manuscrit, qui avait appartenu à C.-ll,
Curio, de Bâle, était la première conception du livre de Servet.
Le même manuscrit passa ensuite dans la bibliothèque du comte de Hoym
(Catalogue. Paris, 1738, in-8“, n“ 597), et se retrouve sur le catalogue de la
bibliothèque Lavallière (Paris, 1783, in-S", t. 1, u° 912).
Nous no savons par qui il a été alors acheté, ni dans quel cabinet il est
passé. Tollin assure l'avoir vu... Nous l’avons, nous, cherché en vain.
— no¬
tant d’ardeur, avec tant de conviction (1). Pas un ne fait men¬
tion de Servet; qu’il soit catholique, Italien, Hollandais, Français
ou Allemand, luthérien, calviniste, orthodoxe ou hétérodoxe,
pas un ne vise Servet. Colombo a eu des jaloux : une certaine
âpreté de langage, une grande indépendance dans le carac¬
tère, sa haine profonde pour le vox magistri, sa raideur à plier
le genou devant l’autorité, n’ont pas manqué de lui susciter
des inimitiés déclarées. Nous avons vu le jugement hautain
que Vésale a porté sur son ex-prosecteur; Fallope, le succes¬
seur immédiat du Crémonais à la chaire anatomique de Padoue,
se contente du silence, arme encore plus acérée que l’injure.
Quelle belle occasion pourtant d’opposer Servet à Colombo,
de dire à ce dernier : — « Non, ce n’est pas vous qui avez
imaginé la théorie que vous soutenez, vous l’avez empruntée
au malheureux Espagnol Villanovanus. » — Donc, prétendre
que tous les anatomistes italiens qui ont enseigné la circula¬
tion pulmonaire l’ont empruntée à Servet; soutenir que « tous
sont tributaires de Servet»), c’est tomber dans l’absurdité, c’est
mettre la passion à la place de la froide raison, c’est vouloir
substituer l’erreur à la vérité. Il faut franchir plus de quarante
ans, il faut arriver jusqu’à l’année 1697 pour voir sortir, en
quelque sorte du néant, le passage de Servet sur la circulation.
Ce fut le philologue et critique William Wotton qui opéra
cette résurrection d’après un manuscrit copié sur l’original
imprimé dé Cassel, et qui appartenait à l’évôque de Norwich(2).
Puis Jacques Douglas (3), Gérike (4) et d’autres, continuèrent
la même révivifaction, et la légende lit le chemin que l’on sait,
(1) Voy. surtout: Cœcilius Folius, Sanguinis e dexlro in sim'strum cordis
ventriculum defluentis fadlis reperta via. Venet. 1GÛ9, in-4“. — Léon. Botal,
Opéra omnia. Lugd. Bat. 1660, in-8“, p. 66. —F. Ulmus, De liene Ubellus.
Lutetiæ, 1578, in-8“, fol. 19, v“. — De Back, Dissert, de corde. Lugd.
Batav., 1649, m.-12. — II. Conringius, De sanguinis generaiione. Lugd.
Bat., 1648, in-12, p. 351. — Jos. Magnassius, Disquisiiiones physiev de
motu cordis et cerebri. Parisiis, 1663, in-4”, p. 21.
(2) Will. Wotton, Ucflections iipon ancient and modem learning ; deuxième
édit. Lond., 1697, in-8“, p. 25.
(3) Bibliographie anatomicæ specimen. Lond. 1715, in-8“, p. 84.
(4) De circulatione sanguinis. Helmœstadi, 1739, iii-l”.
— 41 —
non, toutefois, sans que deux notes discordantes vinssent trou¬
bler le concert.
La première a été donnée par Haller, qui a écrit ceci :
« Servet paraît avoir vu ce que Galien avait ignoré, mais ce
qui, UN PEU AUPARAVANT, avait été connu de llealdo Colombo,
quoique la grande découverte de ce dernier ait été publiée plus
lard (1). «
La seconde note nous vient de Baglivi, dont je traduis ici les
paroles : « Realdo Colombo, anatomiste d’une réputation im¬
mortelle, a ouvert le premier, il y a près deux cents ans,
le passage du sang par les poumons, du ventricule droit du
cœur dans le ventricule gauche, et le premier il a ainsi indiqué
la circulation du sang (2). »
C’est précisément ce que nous avons cherché à établir dans
ce mémoire. Mais j’espère avoir transformé en vérité solide la
simple assertion de ces deux auteurs et mis tous les lecteurs en
état d’apprécier les éléments de la démonstration.
Le meurtre de Michel Servet pèsera éternellement sur la
mémoire de Calvin. Après avoir étudié cette personnalité ex¬
traordinaire, après avoir suivi le martyr dans son existence si
mouvementée et dans l’enfantement de ses subtilités théologi-
ques, on est entraîné vers l’opinion de Schelhorn, et l’on n’est
pas loin de dire avec le savant bibliographe : « Servet peut être
rangé parmi les aliénés. » Si celte appréciation est vraie, ce
n’est pas le bourreau qu’il fallait à Servet, mais bien le mé¬
decin (3).
(1) c( Servetus adparet verùm vidissequod ne Galenus quidem ignoraverat,
» et quod paülo post priüs Realdo Colombo videtur innotuisse, elsi serins
» magnum inventum a Realdo editum est (Haller. Biblioih. anal., p. 204)»,
(2) « Etenim, Ut de uno tanlùm loquar, sanguinis transitum ex dextro
» cordis venlrjculo in sinistrum per pulraones ducenlis pene abhinc annis,
» priniùm aperuit Realdus Columbus, immortalis famæ anatomicus, primds-
» QUE circujum Ranguinis subindicavit (Baglivi, Canones de medictnà soh-
« dorum ad rectum statices usum. » Édit, de Pinel, 1788, in-8“, tomell,
p.lOl.)
(3) « Profecto nec miser ille homo, ut phrenesi laborasse censendus sit
» manuumque polius medicarum quam çarnificum indigus fuisse, ab omni
» leporc, ab omni ila penitus arlc destiluebatur, ut nisi a paris insaniæ rco
Extrait du livre de Servet : Guristianismi Restitutio.
üt vero totam animæ et spirilus rationem habeas, lector,
divinam hîc philosophiaro adjungam, quam facile intelliges, si
in anatome fueris exercitatus. Dicitur in nobis ex trium supe-
riornm elementorum substantia esse spiritus triplex, naturalis,
vitalis et animalis. très spiritus vocat Apbrodisæus. Vere non
sunt très, sed denuo spiritus distincti. Vitalis est spiritus, qui
per anastomoses ab arteriis communicatur venis, in quibus dici¬
tur naturalis. Primus ergo est sanguis, cujus sedes est in he-
pate,et corporis venis. Secundus est spiritus vitalis, cujus sedes
est in corde, et corporis arteriis. Terlius est spiritus animalis,
quasi lucis radius, cujus sedes est in cerebro, et corporis nervis.
In bis omnibus est unius spiritus et lucis Dei energia. Quod a
corde communicetur bepati 'spiritus ille naturalis, docet bomi-
nisformatio ab utero.Namarteria mittitur junctavenæ peripsius
fœtus umbilicum : itidem in nobis p(j)stea semper junguntur
arteria et vena. In cor est prius, quam in beprtr, a Deo inspirata
Adæ anima, et ab eo hepati communicaWC Per inspiralionem
in os et nares, est vere inducta anima : inspiratio autemad cor
tendit. Cor est primum vivens, fons caloris in medio corpore.
Ab bepate sumit liquorem vilæ, quasi materiam, et eum vice
versa vivificat : sicut aquæ liquor superioribus elementis
materiam suppeditat, et ab cis, juncta luce,ad vegetandum vivi-
flcatur. Ex bepatis sanguine est animæ materia,per elaboratio-
nem mirabilem, quam nunc audies. Hinc dicitur anima esse
in sanguine, et anima ipsa esse sanguis, sive sanguineus spiri¬
tus. Non dicitur anima principaliter esse in parietibus cordis,
aut in corpore ipso cerebri, aut bepatis, sed in sanguine, ut
docet ipse Deus (Genes,, ix, Levit,, xvii etDeut., xii).
Ad quam rem est prius intelligenda substantialis gcneratio
ipsius vitalis spiritus, qui ex aere inspirato, et subtilissimo
sanguine componitur et nutritur. Vitalis spiritus in sinistro
» liiudari colique non )iolucnt. » (J.-G. Stliclliorn, Amœnitales lüterariæ,
1725-1731, t XIV, p. 393.)
— 43 —
cordis ventriculo suam originem. habel, jiivanlibus maxime
pulmonibusad ipsius generaüoncm.Esl spiritus tenais, caloris
vi elaboratiis, llavo colore, ignea potenlia, ut sit quasi ex pu-
riori sanguine lucidus vapor, substantiam in se continens aquæ,
aeris, et ignis. Generatur ex facta in pulmonibus mixtione
inspirali aeris cum elaborato subtili sanguine, quem dexler
ventriculus cordis sinislro communicat. Fit autem communi-
catio hæc non per parielem cordis medium, ut vulgo creditur,
sed rnagno artificio a dexlro cordis ventriculo, longo per pul-
inones ductu, agitalur sanguis subtilis; a pulmonibus præpa-
ratur, flavus effleitur, et a vena arleriosa in arleriam venosam
Iransfunditur. Deindc, in ipsa arteria venosa inspirato aeri
miscctur, exspiratione a fuligine repurgalur. Atque ila tandem
a sinistro cordis ventriculo totum mixtum per diastolem attra-
hitur, apta supellex, ut fiat spiritus vitalis.
Quod ita per pulmones fiat communicatio et præparalio,
docet conjunctio varia, et communicatio venæ arteriosæ cum
arteria venosa in pulmonibus. Confirmât hoc magnitude insi-,
gnis venæ arteriosæ, quæ nec talis, nec tanta facta esset, ncc
tantam a corde ipso vim purissimi sanguinis in pulmones emit-
teret ob solum eorum nutrimentum, nec cor pulmonibus bac
ratione serviret ; cum præsertim antea in embryone solerent
pulmones ipsi aliunde nutriri, ob membranulas illas, seu val-
vulas cordis, usque ad lioram nativitalis nondum apertas, ut
docet Galenus. Ergo ad alium usum effunditur sanguis a corde
in pulmones hora ipsa nativitatis, et tam copiosus. Item a pul¬
monibus ad cor non simplex aer, sed mixtus sanguine nüttitur
per arteriam venosam. Ergo in pulmonibus fit mixtio. Flavus
ille color a pulmonibus datur sanguini spirituoso, non a corde.
In sinistro cordis ventriculo non est locus capax tantæ et tam
copiosæ mixtionis, nec ad flavum elaboratio ilia sufficiens. De-
mum, paries ille mediûs, cum sit vasorum et facultatum ex-
pers, non est aptus ad communicationem et elaborationem
illam, licet aliquid resudare possit. Eodem artificio, quo in
hepate fit transfusio a vena porta ad venam çavam propter
sanguinem, fit etiam in pulmone transfusio a vena arteriosa ad
arleriam venosam propter spiritum. Si quis bæc conférât cum
iis quæ scribit Galenus, lib.VI et VII, de usu partiuin, veritatem
— U —
penitusintclliget, abipsoGaleno non animadvcrsam... (1) Parte
ilia majore inspiratus aer per tracheara arleriam ad pulmones
ducitur, ut ab ipsis elaboratus ad arteriam venosam transeat,
in qua flavo et subtili sanguini miscetur, ac magis elaboratur.
Deinde, totum mixlum a sinistre cordis ventriculo diastole
atlrahitur, in quo fortissima et vivifica ignis ibi contenti vir-
tute, ad suam formam perficitur, et fit spiritus vitalis, multis
in ea elaboratione expiratis fuliginosis recremenlis (2).
Extrait des Registres de la Faculté de médecine de Paris.
Décanat de Jean Tagault. 1537.
Quidam scolasticus medicinæ, Michael Villanovanus, nalionc
Hispanus, aut, ut dicebat, Navarrus, sed hispano parente pro-
genitus, anno 1537, professus fuerat aliquot dies judiciariam
seu divinatricem astrologiam Parisiis, quam lectionem reliquit,
opéré nostro absoluto, quod audiret judiciariam illam astrolo¬
giam damnari a doctoribus medicis Parisiensis Facultatis, tum
in suis lectionibus, tum in publicis que in scolis medicinæ fie-
bantur, disputationibus. Indignatus ille Villanovanus quod ejus
professio et divinalio sic a multis damnaretur et confutare tur
apologiam quandam typis excudendam dédit, et evulgavit, in
quâ particulares quosdam medicos doctores convitiis incesre-
bat, imo vero et totum ordinem, seu Collegium medicorum pa-
risiensium inscitiæ arguebat. Relia, pestes, oppressionem eccle-
sie predicébat, omniaque in homine sunt a cœlo pendere et
astris adstruebat; et ut facilius imperitis imponeret, veram
astronomiam cum divinatrice astronomia confundebat. Duo-
bus tribusve mecum (qui tune Decanus eram) assumptis doc¬
toribus, ilium submonui ut apologiam illam non æderet iii lu-
cem, sed illam supprimeret, alioquin futurum ut ilium ejus facli
peniteret. Non paretmonitis,mihi etiam ilium submonenti ver-
bis acerbioribus minatur,presentibusscolasticis plurimiset duo-
bus tribus ved octoribus in area nostræ scole, post dissectum cor¬
pus bumanum, quod illeraet Villanovanus cum aliquo chirurgo
(1) CkrisUanismi Resiitutio, p. 169-171.
(2) Idem, p. 178.
- 45 -
dissecuerat. Pcrgit perlinax in proposilo, imprimunlur apo-
logiæ. Nam omnes accipit et passim dispergit. Porrigo suppli-
cem libellum senatui, quo pelimus ut apologiæ illæ vénales
non exponantur. Subscriplum est: Ostendatur procuratori ge-
nerali Regis. Iterum presentatur supplicatio eodem senatui per
advocatum regium Ramundum. Subscriptum est : compareat
dictus Villanovanus die crastina mane hora septima in Curia.
Ille temeraria quadam fretus audacia, comparuit. Illic adsum
cum aliquot doctoribus medicis. Eo die, ob impedimenta cu-
riæ, nihil actum est. Accedimus et adbuc atque ilerum, sed re
infecta recedimus. Peto intérim in plena congregatione Univer-
sitatis apud Maturinos adjunctionem ipsius Universitalis. Sin-
gulæ facultates mibi illam lubentissime concesserunt. Mittit ad
me Villanovanus Italos aliquot qui me rogabant ut tumultus
iste sedaretur. Annuo et consenlio, modo reus culpam fateretur
coram facultate. Ille renuit. Jactat se passim triumphaturum
de Decano et medicis illis, in quos invehebalur. Prédicat et
Iota rumorem spargit in urbe, neque facultatem medicinæ ne-
que universitatem negocium ejusmodi curare. In aliis comitiis
Universitalis falsum ilium rumorem extinguo. Petoque confir-
mationem adjunctionis mibi jam datæ pro facultate medicinæ.
Singulæ facultates facile quod peto concedunt, et multo majora.
Nam, et ex singulis facultatibus deliguntur aliquot viri qui me
ad senatum comitarentur, astarentque audientie. Palronos
duos convenio, Dominum Seiguier advocatum iiniversilatis, et
M. Jacobum le Peburc, quem patronum facultalis deligeram.
Illos quid dicluri essent et proposituri corarn senatu instruo.
Inslrucli et parali accedunt xviii martii, accersili â senatu.
Aderant mecum Ires theologi, dui doctores medici, Decanus
facultalis juris pontiflci, et procuralor generalis universitalis.
Res agitur apud senatum januis clausis. Seiguier primus pro
universitate patrocinatur. Lefebure secundus pro facultate me¬
dicinæ. Marillac lertius proa5trologodivinatore,quinibilhabe-
bat quo posset ilium tutari. Raimondus patronus regius post
illos egregie oravit. Itaque ab eo et palronis nostris mullis sen-
tenciis et rationibus damnata est et confutala astrologia judl-
ciaria et divinalrix. In quam etiam prius apud universitatem
semel atque iterum longa salis oratione declamaverara. Pri-
— 40 —
mus prescs in illam multis verbiscliam dcbacchalus est, aslro-
logum ilium arguit et acerbe increpat. Consulit senatores, qui
(dura aslrologi divinaliones a patronis recensebantur), omnes
in ilium dentibus (nec immerito) frendebant. Senfencia tandem
a présidé profertnr. Sed mihi satis, quoniam dictus astrolo-
gus omnia quæ dixerat et scnpsera.1 abrogabat, nec se amplius
defensorem faciebat judiciariæ illius astrologiæ, omni jure
inlerdiclæ a prophetis, sanctis conciliis, et catholicis doctori-
bns damnalæ, atque ab oplimis quibusque philosophis et me-
dicis aut irrisæ aut confutalæ. Sentenlia autem talis fuit :
Inhibitum est illi ne post bac profileretur parisiis judicia-
riam astrologiam, et ne quemquam medicorum parisiensium
verbo aut scriptis laccsceret, sub amenda arbilraria et pena
carcerii (1).
Extrait de l'ouvrage de Realdo Colombo : De ee anatomica
(1559).
Duœ insunt cordi cavitates, hoc est venlriculi duo. Ex bis
aller ül dextris est, â sinistris alter; dexter sinistré mullô est
major. In dexlro sanguis adest naturalis, at vitalis in sinistre...
inter hos ventricules septum adest, per quod ferè omnes exis-
limant sanguini â dextro ventricule ad sinislruin aditum pate-
fieri... sed longa errant via; nain sanguis per arteriosam venam
ad pulmonem fertur, ibique attenuatur; deinde cum aere unit
per arteriam venalern ad sinistrum cordis ventricnlum defertur :
Quod nemo hactenus aut animadvertit, aut scriptum reliqtiit,
licet maxime sit ab omnibusanimadvertendurn... Vena arteriosa
magna est satis, imô verô multô major quàm necesse fucrit si
sanguis ad pulmones supra cor exiguo intervalle deferendus
duntaxat erat. Dividitur duos in truncos tum ad dextrum, tum
ad sinistrum pulmonem ; deinde varies in ramos, quemadmo-
dum tune dicemus, cùm de pulmone agemus... Sentie artc-
ri'im venalern factam esse ut sanguinem cum aere à pulmoui-
bus mixium afferatad sinistrum cordis ventriculum. Quodlam
verum est quàm quod verissimum ; nam non modô si cadavera
(1) Registres de la FaeuHé de médecine de Paris; l. V, fol. 97 et scq.
- .17 -
inspicis, sed si viva eliam animalia, liane artoriam in omnibus
sanguine refertam invenies; quod nullo pacto eveniret, si ob
aerem duntaxat et vapores conslructa foret. Quocirca ego illos
anatomicos non possum salis mirari, qui rem tara præcla-
ram, tantique momenti,nonariiniadverterint, quamvis præcel-
Icntes haberi velint... Sed illis hoc satis est Galenum dixisse
quasi Pylhagoræ discipulis. Quid? quod aliqui nostro tempore
in Galeni placita de anatome jurarunt, ut hoc audeant affir-
marc, Galenum Evangelistæmoresuscipieridum essse, nihilque
in ejus scriplis esse non verum, mirumque diclu est hoc dicio
quanlopere se efferant, ac analomistarum principes popello
jaclent, quod quàm sit reprehendum nemo non videt, etenini
quis est qui nunquam offendat?.. , Pulmonis usus est, ut reclô
Anatomici scrihunl, oh cordis refrigerationem : quod effleit,
aerem ad illud frigidum deferens. Pactus præterea fuit pulmo
ad inspirationem atque expirationem, et ut voci deserviat. Atque
hosomnespulmonis ususnoveruntquiantemescripsere. Præter
quos ego alium addo, maximi momenti, de quo ne per transen-
namquidemmeminere.Estautem præparatio, etpenè generalio
vitalium spirituum, qui postmodum in corde magis perflciuntur.
Aerem namquepernares etosinspiratum susoipit : namasperæ
arteriæ véhiculé per universum pulmonem fertur ; pulmo, verô,
aerem ilium unâ cum sanguine miscet, qui â dextro cordis ven-
triculo profectus per arterialem venam deducitur. Vena enim
liæc arterialis præterquam quôd sanguinem pro sui alimente
defert, adeà ampla est ut alius usus gratia deferre possit.
Sanguis hujusmodi, ob assiduum pulmonum motum, agitatur,
tenuis redditur, et unâ cum aere miscetur, qui et ipse in hr.c
collisione, rcfraclioneque præparatur, ut simul mi.xli sanguis
et aer per arteriæ venalis ramos suscipiantur; tandemque per
ipsius truncum ad siuistrum cordis ventriculum deferantur :
deferuntur, verô, tara bellè mixti atque altenuati, ut cordi
cxiguus præterea labor supersit. Post quam exiguam elabora-
tionem, quasi extrema imposita manu vitalibus hisce spiriti-
bus, reliquum est ut illos ope arteriæ ahorli per omnes cor-
poris parles distribuât. Non vereor quin novus hic pulmonum
usus, quem nemo anatomicorum hactenus somniavit, incre-
dulis atque Aristotelicis paradoxon videri debeat ; quos oro,
rogoqiie ut pulmoiiis magnitudineni conlemplentur, quæ
absque vitali sanguine permanere non poleral, cura nulla sit lam
minima corporis particula, quæ illo clestituatur. Quod si vila-
lis hic sanguis in pulmonibus non gignilur, â qua parte trans-
milli poterat, præterquam ab ahorti arteria ? At ab ahorti arleria
ramus nullus, neque Inagnus neque parvulus, ad pulmoucs
millitur. Nam quo pacto per venam aut per arteriam venalem
deferri sanguis vitalis ad pulmonespotest, cûnqneulra pulset?
Hæc, igitur, candide lector, quam dixi, arterialis vena cons-
tructa fuit, ut sanguinem, eo quo dixiraus pacto elaboratum,
intrô afferret ad cor ipsum ; non ut â corde eliciat et extra
ferai. Ad hæc quæ diximus, ilia etiam accedit ratio : Medicos
tune è pulmonibus manantem sanguinem conjectare, atque
adeô cerlô scire, longo rerum usu edoctos, non modo quôd
cum tussi eliciatur, sed etiam quia floridus est, tenuis, et pul-
cher, ut de sanguine arteriarum quoque dicere consueverunt.
Quas raliones, qui sincero animo considerare voluerit, ac-
quiescet, sat scio, veritatique locum dari patietur... Verùm
est quoddam hominum genus adeô vecors et rude, ut neque
invenire ipsi novi quicquam velintaut possint ; propterea quid-
quid magni nominis medicus scripsit, illi statim suscribunt,
neque ab ejus dogmatibus vel tanlillum discedunt. Tu, verô,
candide lector, doctorum hominum studiose, veritatis autem
studiosissime, experire, obsecro, in brutis animantibus, quæ
viva ut seces, moneo atque hortor, experire, inquam, an id
quod dixi, cum re ipsa consentiat; nam in illis arteriam vena¬
lem illiusmodi sanguinis plenam invenies, non aere plenam,
antfumis utvocant. (1).
(1) Colombo, De re anatomicà; 1559, in-fol. Lib. VU et XI.